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Ce texte a été préparé pour la rubrique de vulgarisation historique de NAnews « Les Juifs d’Ukraine ». Nous ne prétendons ni mener une recherche historique originale ni trancher définitivement les débats entre spécialistes. Notre objectif est de faire découvrir à un large public des pages méconnues de l’histoire commune ukrainienne et juive, ainsi que les personnes, les événements et les documents qui en témoignent. Certaines données font l’objet d’interprétations divergentes parmi les historiens. Nous invitons les lecteurs qui souhaitent approfondir ces sujets à consulter directement les études scientifiques, les archives et les mémoires des témoins de l’époque. Les principales sources figurent à la fin de l’article.

Rubrique « Les Juifs d’Ukraine » | Auteur : la rédaction de NAnews — Nikk.Agency

En novembre 1918, un jeune militaire juif, Haïm Kahane, rejoignit les formations ukrainiennes qui combattaient pour Lviv. Trente ans plus tard, il participerait à la création des premières unités parachutistes de l’armée de l’État d’Israël indépendant.

Sa biographie n’est que l’une des dizaines d’histoires rassemblées dans cette longue publication.

Notre article évoque environ 100 personnes juives ayant participé à ces événements ou marqué l’histoire. Quelque 60 à 70 d’entre elles étaient liées au service militaire, à l’autodéfense armée ou à la création d’unités militaires juives. Beaucoup sont aujourd’hui presque oubliées. D’autres sont devenues des responsables politiques, des personnalités publiques, des chefs militaires ou des acteurs de la fondation de l’État d’Israël.

Notre récit traverse les années 1917–1921, des dizaines de villes et de bourgs d’Ukraine, et présente des commandants juifs, des volontaires, des milices armées et des unités de l’armée ukrainienne. Ce sont des histoires de courage, de coopération, de pertes tragiques et de destins humains qui se sont poursuivis bien au-delà des frontières de l’Ukraine.

Nous parlerons de Salomon Leinberg, fondateur du bataillon d’assaut juif de l’Armée ukrainienne de Galicie, et de Salko Rottenberg, qui commandait une compagnie montée de mitrailleuses composée de Juifs et d’Ukrainiens. Nous évoquerons aussi plus de 80 volontaires juifs du bataillon houtsoule et les huit combattants morts et enterrés près de Pidkamin.

À Odessa, nous rencontrerons Moïse Usiskin, commandant du 1er bataillon d’infanterie juif, et Mikhaïl Dachevski, dont les miliciens protégeaient les civils bien au-delà de la ville. À Lviv, nous découvrirons Israël Waldman et Juliusz Eisler, organisateurs d’une milice juive armée qui tentait de rester neutre pendant la guerre polono-ukrainienne.

Une autre grande partie de cette histoire concerne l’autodéfense juive à Tcherkassy, Smila, Zlatopil, Horodychtche, Berchad, Tetiïv, Holovanivsk, Katerynoslav et dans d’autres communautés. Israël Berdichevski, Moché Doubrovenski, Hirsh Touri, Haïm Ostroï, Boris Khanis et bien d’autres y furent actifs. Certains moururent en défendant leur communauté ; d’autres survécurent à la guerre, avant d’être victimes des répressions staliniennes des décennies plus tard.

Nous suivrons ensuite les liens entre certains de ces destins et le futur État d’Israël : le vapeur Rouslan, parti d’Odessa pour Jaffa en 1919 ; les vétérans de l’autodéfense au sein de la Haganah et de l’Irgoun ; Vladimir Zeev Jabotinsky ; Haïm Kahane ; et Yaakov Dori, premier chef d’état-major de l’armée israélienne (Tsahal).

Ce n’est pas l’histoire d’une seule armée, d’un seul parti ou d’un seul peuple. Elle réunit des sionistes et des socialistes juifs, d’anciens soldats des Empires russe et austro-hongrois, des officiers ukrainiens, des volontaires et des habitants ordinaires contraints de prendre les armes pour défendre leurs familles.

Il y eut de la coopération et de l’entraide, des combats menés ensemble et des vies sauvées. Mais il y eut aussi des désarmements, des pogroms, des trahisons et des erreurs tragiques.

Nous avons réuni ces récits pour éclairer une partie bien moins souvent évoquée du passé ukraino-juif : celle où Juifs et Ukrainiens ne se contentaient pas de vivre côte à côte, mais servaient ensemble, se défendaient mutuellement, créaient des unités armées et donnaient parfois leur vie pour une cause commune.

Certains de ces hommes et de ces femmes furent ensuite à l’origine de chapitres importants de l’histoire militaire et de la vie publique de l’État d’Israël.

Sous l’étoile de David et le drapeau ukrainien : les unités militaires juives d’Ukraine, leurs commandants oubliés et le chemin vers le futur État d’Israël
Sous l’étoile de David et le drapeau ukrainien : les unités militaires juives d’Ukraine, leurs commandants oubliés et le chemin vers le futur État d’Israël

1917 : quand les militaires juifs commencèrent à s’organiser

Après la chute de l’Empire russe, la Rada centrale ukrainienne apparut à Kyiv. Cet organe politique posa les fondements de la République populaire ukrainienne (RPU).

Les partis juifs obtinrent une représentation dans les institutions publiques ukrainiennes. En janvier 1918, la Rada centrale adopta une loi sur l’autonomie nationale-personnelle, accordant aux communautés nationales le droit d’organiser elles-mêmes leur vie culturelle et associative.

Pour les Juifs qui avaient subi des décennies de restrictions sous l’Empire russe, il s’agissait d’un changement politique considérable.

Mais ces promesses politiques s’inscrivaient dans l’effondrement de l’armée, la révolution et les affrontements armés. Des soldats démobilisés, des détachements de partis divers et des hommes placés sous les ordres de chefs indépendants parcouraient les villes et les bourgs.

Les militaires juifs ayant combattu pendant la Première Guerre mondiale commencèrent à créer leurs propres organisations. Des unions de soldats juifs furent constituées, des conférences organisées, et des projets d’unités militaires nationales discutés.

Odessa devint l’un des centres de ce mouvement dans le sud de l’Ukraine.

Odessa : 500 fusils, 24 000 cartouches et le premier bataillon juif

L’histoire du 1er bataillon d’infanterie juif commença en décembre 1917, lorsque les organisations militaires juives d’Odessa proposèrent aux autorités de la République populaire ukrainienne (RPU) de créer des unités militaires nationales. L’initiative fut soutenue par le général Eltchaninov, chef de la région militaire d’Odessa, et par le lieutenant-colonel Poplavko, représentant de la Rada centrale ukrainienne. Ce dernier transmit la proposition à Kyiv, où siégeait la Rada centrale présidée par Mykhaïlo Hrouchevski. Des délégués des militaires juifs s’y rendirent également pour négocier.

Le 29 décembre, un congrès de soldats et d’officiers juifs réuni à Odessa décida de commencer la formation d’unités nationales et créa une organisation appelée « Evrida ». Son comité directeur de 15 membres fut présidé par le médecin militaire Grigori Jalkovski. L’organisation regroupait des militaires juifs de l’ancienne armée russe, notamment des vétérans de la Première Guerre mondiale, et envisageait de créer des unités non seulement à Odessa, mais aussi à Katerynoslav (l’actuelle Dnipro), Mykolaïv, Simferopol, Houliaïpole, ainsi que parmi les soldats de l’ancien front roumain.

Le 13 février 1918, la direction d’Evrida publia l’ordre n° 1 instituant à Odessa le 1er bataillon d’infanterie juif. L’ordre faisait référence à une autorisation accordée le 2 janvier 1918 par la Rada centrale ukrainienne pour former des unités militaires nationales juives. Le texte intégral de cette autorisation n’a pas été retrouvé : on ignore donc si elle s’appliquait à toute la RPU ou uniquement aux demandes des organisations d’Odessa. C’est bien Evrida, et non le ministère ukrainien de la Guerre, qui publia l’ordre de février créant ce bataillon précis.

À cette date, les bolcheviks contrôlaient déjà Odessa et avaient proclamé la République soviétique d’Odessa. La nouvelle formation conserva néanmoins son propre commandement. Elle n’appartenait ni à l’Armée rouge ni à l’armée régulière de la RPU et envisageait de poursuivre sa coopération avec les autorités ukrainiennes.

L’ancien enseigne de l’armée russe Moïse Usiskin fut nommé commandant, avec Boris Bogdanov comme adjoint et Gabriel Guerchenkroïn comme chef d’état-major. Un fonctionnaire militaire nommé Steinberg fut chargé de l’approvisionnement à partir du 15 février. Le lendemain arrivèrent les 20 premiers volontaires, sous les ordres de Froïm Tcherkes, futur commandant de la première compagnie d’infanterie.

Le 18 février, le bataillon reçut 500 fusils et 24 000 cartouches d’un dépôt central de l’ancien front roumain de l’armée russe. À cette époque, Mikhaïl Mouraviov commandait les forces du front roumain et de l’Armée rouge d’Odessa. Les documents publiés ne précisent toutefois pas qui autorisa personnellement la remise des armes. L’emplacement exact du dépôt reste lui aussi inconnu.

La caserne du bataillon se trouvait au 1, rue Prokhorivska, où les soldats logeaient, s’entraînaient et montaient la garde.

Malgré cette importante livraison d’armes, le bataillon restait relativement modeste. Selon l’historien O. M. Cholk, il comptait environ 240 soldats, et moins de 300 hommes en incluant les officiers. Les effectifs variaient constamment, entre arrivées de volontaires, départs et désertions.

La plupart étaient des Juifs ayant servi dans l’ancienne armée russe : vétérans de la Première Guerre mondiale, étudiants, lycéens et diplômés d’écoles militaires. La composition ethnique exacte n’a pas été établie ; la présence de militaires d’autres nationalités ne peut donc pas être exclue.

Parmi les volontaires figuraient Iossakhar Violine, originaire d’Oufa ; Yakov Pessis, diplômé de l’école des enseignes de Jytomyr ; Oucher Toutkovski, formé dans une école militaire de Peterhof ; et Iossif Rozenblit, diplômé de l’école militaire de Tchouhouïv. Beaucoup d’officiers adhéraient aux idées sionistes et soutenaient la création d’un foyer national juif en Eretz Israël, la terre historique d’Israël.

La presse d’Odessa affirmait à l’époque que l’unité comprenait 120 titulaires de la croix de Saint-Georges, décoration décernée pour bravoure dans l’armée russe. Mais aucune liste complète de ces décorés n’a été retrouvée : le chiffre annoncé dans les journaux reste donc à confirmer.

Le 4 mars, sur ordre du commandant soviétique d’Odessa, Borovoï, le bataillon commença à surveiller des installations municipales, dont un arsenal.

Le 9 mars débuta la formation d’une deuxième compagnie d’infanterie sous les ordres de Boris Bogdanov. Chafir, Violine et Oussievitch furent nommés instructeurs. On commença également à organiser un peloton de mitrailleuses sous la direction de l’instructeur Zinkov. Le bataillon ne possédait pas d’unités distinctes de cavalerie ni d’artillerie.

Des services administratifs et médicaux fonctionnaient auprès de l’état-major. Grigori Jalkovski était médecin militaire, Rogozovski trésorier, Drozdine secrétaire administratif et Gorbaty quartier-maître.

Le service quotidien comprenait exercices militaires, entraînement au tir, gardes et discipline stricte. Les soldats pouvaient fréquenter la synagogue pendant leur temps libre ; ceux qui refusaient d’exécuter les ordres étaient exclus de l’unité.

Dans un ordre du 11 mars, Moïse Usiskin souligna expressément que le bataillon devait protéger non seulement la population juive, mais la sécurité de tous les habitants d’Odessa, quelle que soit leur nationalité.

Cette exigence prit bientôt un sens concret. Entre le 13 et le 15 mars 1918, alors que les bolcheviks quittaient Odessa et que les troupes ukrainiennes et austro-hongroises n’avaient pas encore établi leur contrôle, la ville risquait de connaître des pillages généralisés.

Avec les milices volontaires et la police municipale, le bataillon juif protégea Moldavanka, les quartiers résidentiels, les marchés, la banque d’État, le Trésor et le central téléphonique. À l’initiative des autorités municipales, l’arsenal d’artillerie remit à l’unité quatre mitrailleuses Maxim, huit canons de rechange et 100 grenades à main.

Les troupes ukrainiennes et austro-hongroises entrèrent dans Odessa le 15 mars, puis des représentants de la RPU reprirent le pouvoir. Le commandement du bataillon entrevit alors la possibilité d’une intégration officielle à l’armée ukrainienne.

Le 18 mars, le bataillon adopta de nouveaux insignes : à la place des brassards, les militaires devaient porter des casquettes à bande blanche et bleue avec une étoile de David remplaçant la cocarde militaire.

Le même jour, Kh. L. Averboukh, représentant de la direction d’Evrida, et Gabriel Guerchenkroïn, chef d’état-major, partirent pour Kyiv afin de négocier avec le ministère de la Guerre de la RPU.

Les négociations échouèrent. Le commandement austro-hongrois et les autorités militaires ukrainiennes s’opposèrent au maintien de formations armées créées indépendamment, en dehors de la structure réglementaire de l’armée de la RPU.

Le commissaire en chef de la RPU pour les gouvernements de Kherson, Katerynoslav et Tauride, Semion Komorny, ordonna la démobilisation du bataillon.

Les démobilisations commencèrent le 24 mars. Les derniers à quitter le service, le 7 avril 1918, furent Moïse Usiskin, Gabriel Guerchenkroïn, Boris Bogdanov et plusieurs autres officiers.

Ainsi s’acheva l’histoire, longue de près de deux mois, du 1er bataillon d’infanterie juif d’Odessa.

Il n’intégra jamais l’armée ukrainienne régulière, mais était né de l’initiative de militaires juifs soutenus par des représentants de la Rada centrale ukrainienne. Ses organisateurs recherchaient la coopération avec les autorités ukrainiennes et, pendant le vide du pouvoir de mars, ses hommes protégèrent aussi bien les quartiers juifs que les institutions de toute la ville.

Pour l’histoire ukraino-juive, c’est un exemple méconnu et documenté de coopération, où la création d’une unité militaire nationale alla de pair avec la protection de tous les habitants d’Odessa.

Mikhaïl Dachevski et les milices juives d’Odessa : de 50 volontaires à la défense des villes et bourgs d’Ukraine

Avant même la création du 1er bataillon d’infanterie juif, une autre organisation armée vit le jour à Odessa : la Milice combattante juive, destinée à protéger les habitants contre les pogroms et les pillages. Sa formation commença le 4 décembre 1917, à l’initiative de l’Organisation militaire juive (OMJ) locale, dirigée par l’ancien fonctionnaire militaire Haskel Averboukh.

La naissance de cette milice fut précédée d’un incident avec des militaires ukrainiens. Début décembre, appliquant un ordre de désarmement des unités non ukrainiennes de l’ancienne armée russe, des soldats agissant au nom de la Rada centrale ukrainienne exigèrent que les membres de l’OMJ réunis au 73, rue Ouspenska rendent leurs armes. L’organisation avait déjà proclamé sa neutralité ; ses dirigeants obtempérèrent, tout en protestant auprès des autorités ukrainiennes. Sur ordre du représentant de la Rada centrale à Odessa, les armes furent restituées aux militaires juifs. L’enrôlement de volontaires dans la milice put alors commencer.

Son organisateur militaire et commandant fut Mikhaïl (Moïse) Markovitch Dachevski, enseigne de 24 ans, qui dirigea plus tard également son état-major. Au début, la milice comptait environ 50 combattants armés, même si certains journaux annonçaient déjà 1 500 inscrits. L’historien Iaroslav Tyntchenko juge ces chiffres de presse fortement exagérés.

La milice était distincte du bataillon juif de type régulier créé par Evrida en février 1918. Il s’agissait d’une organisation bénévole d’autodéfense, n’appartenant ni à l’armée régulière de la RPU ni à l’Armée rouge.

Peu à peu, elle se dota d’un quartier général, de patrouilles permanentes et de son propre financement. Le siège se trouvait d’abord dans la maison Barabach, au 42, rue Velyka Arnaoutska, à l’angle de la rue Richeliïevska, puis fut transféré au 42, rue Richeliïevska.

Les fonds provenaient des habitants juifs d’Odessa. Le comité financier était présidé par M. A. Galpérine, avec Bronstein pour trésorier ; Loukachevker, Fridmak et Beïn siégeaient à la commission de contrôle. Les comités d’immeubles proposaient de consacrer une partie des loyers à l’entretien des miliciens.

Mais l’action de Dachevski dépassa rapidement les limites d’Odessa.

Dès janvier 1918, l’état-major recevait des appels à l’aide armée de communautés juives d’autres localités. À Tchetchelnyk, on signalait la menace d’un pogrom ; à Rybnitsa, trois attaques s’étaient déjà produites.

35 volontaires furent envoyés à Tchetchelnyk et 50 à Rybnitsa. Des instructeurs militaires se rendirent à Holta, Olviopol et Bohopil pour aider les habitants à organiser leur autodéfense. D’autres travaillaient déjà à Holovanivsk, Roudnytsia et Kodyma.

Des détachements furent ensuite envoyés à Rachkov, Kryve Ozero et Doubossary. Cinquante combattants furent dépêchés à Kryve Ozero et un autre groupe de 50 était prévu pour Rachkov. Les miliciens agirent à Kroutne, Birzoula et dans d’autres bourgs des gouvernements de Podolie et de Kherson, anciennes divisions administratives couvrant une grande partie de l’Ukraine centrale et méridionale actuelle ainsi que des territoires voisins.

La situation fut particulièrement grave à Doubossary, ville située sur le Dniestr, aujourd’hui dans la région de Transnistrie non reconnue, en Moldavie.

Les attaques contre la population juive accompagnaient les déplacements de soldats démobilisés de l’ancienne armée russe. Quand l’autodéfense locale ne parvint pas à arrêter le pogrom, la communauté demanda de l’aide à Odessa.

L’état-major de Dachevski dépêcha 26 volontaires armés. L’un des détachements était commandé par l’enseigne Geld.

Les miliciens essayèrent d’abord de négocier avec les assaillants pour mettre fin aux violences. Des échanges de tirs suivirent.

Lors d’un accrochage, le volontaire Malkous fut blessé par une grenade lancée contre lui. Trois autres combattants furent ensuite blessés : Weinberg, Odesski et Titievski.

Grigori Kotovski, futur commandant connu de l’Armée rouge, tenta lui aussi une médiation. Il était arrivé à Doubossary avec des soldats de la 6e armée, mais son intervention ne mit pas fin aux attaques.

La presse odessite de l’époque a conservé un détail insolite : un rabbin de la communauté, vêtu d’un uniforme de soldat, se joignit aux défenseurs. Faute d’arme, il lança des pierres sur les assaillants.

Les miliciens arrêtèrent aussi des individus qui avaient pillé la maison d’un prêtre orthodoxe. Ils défendaient l’ordre public, et pas seulement les biens de la communauté juive.

À la fin de janvier, la situation à Doubossary s’était relativement apaisée. Une partie du détachement regagna Odessa, tandis que 14 volontaires restèrent à la demande des habitants.

Les relations avec les différentes autorités armées demeuraient souvent difficiles. En janvier 1918, pendant les combats entre Ukrainiens et bolcheviks à Odessa, des soldats ukrainiens arrêtèrent environ 45 à 50 membres de l’Organisation militaire juive, les prenant à tort pour des ennemis. Ils furent libérés après clarification de la situation.

Dans d’autres localités, les volontaires bénéficiaient de documents délivrés aussi bien par des organes soviétiques que par des représentants de la Rada centrale ukrainienne. À Roudnytsia et Birzoula, par exemple, des militaires ukrainiens tentèrent d’abord de désarmer les détachements juifs, puis y renoncèrent lorsqu’on leur présenta des attestations ukrainiennes certifiant que les volontaires avaient été envoyés uniquement pour empêcher des pogroms.

La milice montait aussi la garde à Odessa : elle patrouillait dans les quartiers, aidait les comités d’immeubles et arrêtait les voleurs. Cette activité fit des victimes. Le 25 janvier 1918, Abram Ianichevski, âgé de 19 ans, mourut dans un accident de maniement d’arme ; début février, le milicien I. Epstein fut tué dans une fusillade avec des cambrioleurs.

Lorsque les troupes ukrainiennes et austro-hongroises revinrent à Odessa en mars 1918, la milice tenta de conserver son statut de garde municipale. Mais le commandant militaire austro-hongrois, Rudolf von Braun, ordonna le désarmement de toutes les formations autonomes. Le 20 mars à midi, les miliciens avaient rendu leurs armes, bien que des témoignages laissent penser qu’une partie fut cachée.

L’organisation reprit ses activités en novembre 1918, après la défaite de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie dans la Première Guerre mondiale. Haskel Averboukh et Mikhaïl Dachevski en reprirent la direction.

Au cours des combats de décembre à Odessa entre les partisans du Directoire de la RPU — gouvernement ukrainien ayant succédé à l’hetman Pavlo Skoropadski — et les formations de l’Armée blanche, les volontaires continuèrent à protéger la ville.

Leur travail fut reconnu par les autorités municipales. Le 10 janvier 1919, le docteur E. G. Raukhverger, représentant de la milice, proposa de lui attribuer 30 000 roubles du budget municipal. Le maire M. V. Braïkevitch soutint cette initiative, soulignant les services rendus à Odessa par l’autodéfense juive. Le conseil municipal approuva le financement.

Cet argent servit à étendre un réseau de postes de garde munis de téléphones. En cas d’agression, les habitants pouvaient appeler le poste le plus proche, qui envoyait une patrouille.

Le 25 février 1919, lors de la Journée nationale de deuil à la mémoire des victimes des pogroms antijuifs en Ukraine, la milice mobilisa plusieurs centaines de réservistes et renforça la sécurité à Odessa, en particulier dans le quartier de Moldavanka. Ses opérations furent coordonnées avec des détachements d’étudiants armés.

Selon les mémoires de l’historien Ilia Tcherikover, au printemps 1918 la milice aurait disposé de 600 combattants permanents, douze casernes, 22 mitrailleuses et 1 000 fusils. Iaroslav Tyntchenko estime néanmoins ces chiffres très exagérés. Aucun registre d’effectifs complet et fiable n’a été retrouvé pour les corroborer.

L’Armée rouge reprit Odessa en avril 1919. Sur ordre de son nouveau commandant de garnison, Iouri Tioutiounnyk, la milice juive indépendante fut désarmée et dissoute.

Les bolcheviks créèrent leur propre 1re milice ouvrière juive de l’Armée rouge, commandée par Z. D. Pogorelski. Au 10 avril, elle comptait environ 300 personnes, dont une unité sanitaire, réparties en quatre pelotons. En mai, elle fut transformée en bataillon juif de réserve d’Odessa. Il s’agissait d’une autre formation, soviétique, et non de l’ancienne milice de Dachevski.

En août 1919, alors que les bolcheviks évacuaient Odessa face à l’offensive des Blancs, le conseil municipal autorisa de nouveau le rétablissement de l’autodéfense juive. Les volontaires reprirent les patrouilles et empêchèrent des tentatives de pillage.

Mais après l’occupation de la ville par les Blancs, le 23 août 1919, la situation changea. Dès le lendemain, le commandant par intérim de la garnison d’Odessa, le colonel Baranovski, ordonna la dissolution des unités armées créées sous les autorités précédentes, dont la milice juive.

Des représentants de la ville et de la communauté juive tentèrent de la maintenir. Cependant, le général blanc Yakov Chilling, commandant les troupes de la région d’Odessa, affirma ne voir aucune nécessité de conserver des unités juives séparées. Le commandant de la ville, le colonel Mogilevski, soutint cette position.

Quelques semaines plus tard, Dachevski lui-même fut tué.

Le 13 septembre 1919, l’ancien commandant de la milice, âgé de 25 ans, fut assassiné près du village de Bourlatcha Balka, aux environs d’Odessa.

Dachevski, qui s’intéressait aussi aux sciences naturelles, travaillait alors dans une station de recherches biologiques à Lustdorf, où il étudiait les poissons. D’après les journaux de l’époque, des hommes armés inconnus l’arrêtèrent avec ses compagnons près du village d’Olhyne, alors qu’ils se rendaient à son lieu de travail.

Ses compagnons furent ensuite libérés, mais Dachevski resta détenu. Des paysans indiquèrent plus tard à son père avoir découvert un corps dans les buissons. Le père reconnut son fils.

L’identité des meurtriers et leurs motivations n’ont jamais été établies de manière concluante. Des contemporains soulignaient que Dachevski avait publiquement rompu avec un parti socialiste juif quand celui-ci avait adopté des positions communistes.

Mikhaïl Dachevski fut inhumé le 14 septembre 1919 au deuxième cimetière juif d’Odessa. Ses parents, ses anciens compagnons d’armes, des miliciens et des représentants d’organisations juives publièrent des avis de décès.

Partie de quelques dizaines de volontaires, l’autodéfense juive d’Odessa devint, en moins de deux ans, une organisation à laquelle des habitants de nombreuses villes et de plusieurs gouvernements faisaient appel. Ses combattants agirent sous des régimes successifs, coopérèrent avec des représentants ukrainiens, reçurent des fonds municipaux et protégèrent non seulement les quartiers juifs, mais aussi les institutions de toute la ville.

L’histoire de Mikhaïl Dachevski et de ses compagnons constitue une autre page méconnue de la coopération ukraino-juive, où l’organisation nationale allait de pair avec la responsabilité envers la sécurité des voisins, quelle que soit leur origine.

Lviv : la neutralité les armes à la main

Le 1er novembre 1918, des combats éclatèrent à Lviv entre des formations armées ukrainiennes et polonaises. Après l’effondrement de l’Empire austro-hongrois, les deux camps revendiquaient la Galicie orientale, région historique dont une grande partie se trouve aujourd’hui dans l’ouest de l’Ukraine.

Dans la nuit du 1er novembre, des soldats ukrainiens de l’ancienne armée austro-hongroise occupèrent les principales institutions de Lviv, hissèrent le drapeau bleu et jaune au-dessus de l’hôtel de ville et annoncèrent l’établissement du pouvoir ukrainien. Ces événements sont connus comme l’insurrection de Novembre, ou « Lystopadovyï zryv ». Le 13 novembre, le nouvel État prit officiellement le nom de République populaire d’Ukraine occidentale (RPUO).

Son organe dirigeant était le Conseil national ukrainien, tandis que ses forces armées allaient prendre le nom d’Armée ukrainienne de Galicie (AUG). C’était un État ukrainien distinct, né sur l’ancien territoire austro-hongrois, et non une unité de la République populaire ukrainienne basée à Kyiv.

Lviv était alors une ville multiethnique. Les Polonais représentaient plus de la moitié de ses habitants, les Juifs environ un quart et les Ukrainiens une part plus réduite. Quand les formations polonaises s’opposèrent au pouvoir ukrainien, de vastes parties de la ville se retrouvèrent entre les positions des belligérants.

Les organisations politiques juives de Lviv proclamèrent leur neutralité, mais estimèrent que la préserver exigeait une garde armée propre.

Israël Waldman, Juliusz Eisler et la création de la milice

L’un des organisateurs de l’autodéfense juive fut Israël Waldman, docteur, ancien capitaine de l’armée austro-hongroise et militant sioniste. Peu avant les événements de novembre, des milieux sionistes l’avaient envoyé de Vienne à Lviv pour préparer la protection de la population juive en cas de conflit armé.

Avec un autre officier juif, le capitaine Juliusz Eisler, Waldman contribua à créer le Comité juif de sécurité, qui réunissait les organisations politiques et civiques juives locales.

Le 1er novembre 1918, le comité commença à former la Milice juive de Lviv. Elle reposait principalement sur d’anciens soldats et officiers juifs de l’armée austro-hongroise. Eisler en assumait le commandement militaire direct.

Cette force devait protéger les quartiers juifs, les synagogues, les boutiques et les maisons, et maintenir l’ordre dans les rues. Elle n’appartenait ni à l’armée polonaise ni à l’armée ukrainienne et n’était pas censée participer officiellement à la lutte pour la ville.

Le commandement ukrainien accepta sa création. Il expliqua même aux représentants de la communauté juive qu’au milieu des combats de rue, il ne pouvait garantir la sécurité de tous les quartiers juifs et leur suggéra d’organiser eux-mêmes une protection armée.

Une coopération fut ainsi instaurée entre les militaires ukrainiens et le Comité juif de sécurité. Les Ukrainiens fournirent aux miliciens des armes et des uniformes, tandis que les responsables juifs coordonnaient les secteurs de patrouille et communiquaient les effectifs à l’état-major ukrainien.

La milice conserva toutefois ses propres dirigeants et ses missions indépendantes.

37 officiers, 237 fusiliers et cinq postes permanents

Contrairement à beaucoup d’autres organisations de volontaires juifs de cette époque, les effectifs de la milice de Lviv peuvent être reconstitués grâce aux rapports quotidiens conservés par le commandement ukrainien.

Le 6 novembre, elle comptait 24 officiers et 206 fusiliers. Le 7 novembre, 24 officiers et 195 fusiliers. Le 10 novembre, son effectif atteignit 35 officiers et 238 fusiliers et, le 12 novembre, 42 officiers et 237 fusiliers.

Le 13 novembre 1918, la milice comptait 37 officiers et 237 fusiliers, soit 274 militaires au total.

Il s’agit de son effectif documenté à une date précise, et non du nombre de personnes ayant un jour servi dans l’organisation. Des estimations supérieures apparaissent dans les mémoires, mais les rapports d’archives permettent de suivre plus exactement les variations.

Le commandement ukrainien et le Comité juif de sécurité s’accordèrent sur l’emplacement de cinq postes de garde permanents. Ils se trouvaient près de la synagogue des Réformateurs, place Staryï Rynok ; de la synagogue de la rue Bojnytcha (aujourd’hui rue Sianska) ; ainsi qu’au 25 de la rue Jolkievskoho, au 25 de la rue Bliakharska (aujourd’hui rue Ivan-Fedorov) et au 25 de la rue Riznytska (aujourd’hui rue Severyn-Nalyvaïko).

Des patrouilles juives circulaient aussi dans les faubourgs de Krakivske, Jovkivske, Kleparivske et Yanivske de Lviv.

Le 8 novembre, le commandement ukrainien publia un ordre spécial délimitant les zones d’activité de la milice. Elles comprenaient aussi les rues Boïmiv, Serbska et Valova, ainsi que les ruelles voisines.

Le 11 novembre, un nouvel ordre précisa les limites des patrouilles, en soulignant expressément que la milice restait neutre mais armée.

Ces dispositions devaient éviter les affrontements accidentels entre unités ukrainiennes et patrouilles juives, et permettre à chacune d’accomplir sa mission sans gêner l’autre.

Les miliciens portaient au bras gauche un brassard à symboles sionistes. Il leur arrivait de patrouiller aux côtés de militaires ukrainiens.

Le 14 novembre, le commandement ukrainien reçut des signalements d’hommes armés inconnus se faisant passer pour des miliciens juifs dans le faubourg de Lytchakiv. Il ordonna leur arrestation. Le même jour, la direction de la milice introduisit de nouvelles cartes d’identité roses portant des inscriptions en yiddish et annula les anciens laissez-passer.

Ces précisions ont été conservées parce que les dispositions concernant la milice juive figuraient dans les ordres officiels des autorités militaires ukrainiennes.

Le commandement ukrainien, les troupes polonaises et le problème de la neutralité

Les relations de la milice avec les groupes armés polonais s’avérèrent beaucoup plus difficiles.

Début novembre, les représentants juifs obtinrent une reconnaissance préliminaire de leur neutralité par les deux camps. Le 9 novembre, un accord distinct fut conclu avec le commandement polonais, reconnaissant le droit de la milice à agir dans certains secteurs de la ville.

Mais les accords n’étaient pas toujours respectés.

Des militaires polonais pénétraient dans les quartiers juifs et les miliciens tentaient d’empêcher attaques armées et pillages. Des échanges de tirs eurent lieu.

Le commandant polonais chargé de défendre Lviv, Czesław Mączyński, affirma plus tard que la milice juive avait tiré à plusieurs reprises sur des patrouilles polonaises. Il reconnut cependant ne connaître aucun cas de résistance armée de cette milice aux unités ukrainiennes.

Les responsables juifs continuèrent à affirmer leur neutralité et expliquèrent les affrontements par la nécessité de défendre leurs quartiers contre des hommes armés.

Un épisode révélateur se produisit dans la nuit du 13 au 14 novembre. Une patrouille dirigée par Moché Olmiouts arrêta trois Polonais armés, dont l’un était, selon les informations disponibles, un délinquant connu. Ils furent relâchés après l’intervention d’un officier polonais, mais Olmiouts et onze de ses camarades furent eux-mêmes arrêtés peu après.

Le 17 novembre, sept miliciens juifs portant un drapeau blanc tentèrent de rejoindre les positions polonaises pour coordonner la lutte contre les pillards. Malgré le drapeau blanc, ils essuyèrent des tirs. Un volontaire fut tué ; les autres furent arrêtés et battus.

Des conflits éclatèrent également avec certains militaires ukrainiens. Le 16 novembre, par exemple, la milice juive signala à l’état-major ukrainien que quatre hommes d’une patrouille ukrainienne avaient prétendument pillé un magasin de vêtements au 18, rue Chpytalna. Le 17 novembre, le commandement ukrainien ordonna une enquête afin de déterminer si les assaillants appartenaient réellement à ses unités.

Cet épisode est important : la milice juive pouvait porter officiellement plainte auprès des chefs militaires ukrainiens contre le comportement de leurs soldats et obtenir une décision d’enquête.

Un télégramme au président des États-Unis

À la mi-novembre, les tensions entre la communauté juive et les forces polonaises s’intensifièrent.

Selon le Comité juif de sécurité, des formations polonaises avaient commencé à mobiliser de force des hommes juifs pour combattre les Ukrainiens.

Le 14 novembre, Israël Waldman et Juliusz Eisler envoyèrent un télégramme au président américain Woodrow Wilson et au Bureau sioniste de Copenhague, l’un des centres internationaux du mouvement sioniste à l’époque.

Ils firent état de combats sanglants à Lviv, réaffirmèrent la neutralité des Juifs de Galicie orientale et protestèrent contre le recrutement forcé des Juifs pour combattre du côté polonais.

Cet appel au président américain avait une portée particulière : après la Première Guerre mondiale, Wilson défendait le principe de l’autodétermination des peuples, et les frontières des nouveaux États européens restaient à fixer.

Les représentants juifs cherchaient ainsi à faire reconnaître internationalement le droit de leurs communautés à rester en dehors du conflit polono-ukrainien.

Le 20 novembre, un Conseil national juif provisoire fut créé à Lviv, réunissant les sionistes, les sociaux-démocrates juifs, le mouvement religieux Mizrahi et le mouvement socialiste Poale Zion. Il adressa aux parties ukrainienne et polonaise un mémorandum se déclarant organe représentatif de la population juive de la ville.

Mais la situation militaire évoluait déjà très rapidement.

Novembre 1918 : la chute de Lviv et la tragédie de ses quartiers juifs

Dans la nuit du 21 au 22 novembre 1918, les troupes ukrainiennes quittèrent Lviv, ne pouvant résister à l’offensive des forces polonaises renforcées.

Certains volontaires juifs, principalement d’anciens officiers austro-hongrois, partirent avec les unités ukrainiennes. La majorité des miliciens resta dans la ville.

Après la prise de contrôle polonaise, la milice juive fut désarmée et plusieurs de ses dirigeants arrêtés. Un pogrom antijuif commença et se poursuivit du 22 au 24 novembre.

Des soldats polonais et des civils participant aux violences pillèrent des maisons et des commerces juifs, saccagèrent des institutions religieuses, agressèrent et tuèrent des habitants.

Les études historiques avancent différents bilans. Iaroslav Tyntchenko cite les chiffres d’historiens juifs : 73 morts et 463 blessés. D’autres enquêtes proposent des estimations légèrement différentes, mais de nombreux témoignages confirment l’ampleur des violences et la participation d’hommes armés polonais.

Parmi les accusations lancées contre les Juifs figurait l’idée que leur milice avait collaboré avec les Ukrainiens. Pourtant, les organisations juives avaient officiellement maintenu leur neutralité, et des échanges de tirs isolés entre miliciens et patrouilles polonaises ne permettent pas de considérer toute la communauté comme partie prenante à la guerre.

Les victimes du pogrom furent enterrées fin novembre. Un vétéran de l’Armée galicienne se souvenait d’anciens officiers juifs de l’armée austro-hongroise portant les cercueils, dont l’un contenait un rouleau de Torah carbonisé.

Certains mémoires affirment aussi que l’organisateur de la milice Juliusz Eisler fut tué au cours des combats de rue, mais les circonstances exactes de sa mort ne sont pas établies avec certitude.

Que sont devenus les volontaires juifs après novembre ?

La milice de Lviv cessa d’exister en tant que formation armée indépendante. Certains anciens membres furent persécutés pour une prétendue collaboration avec les Ukrainiens.

Quelques officiers et volontaires rejoignirent les forces ukrainiennes qui poursuivaient la lutte hors de la ville. Les mémoires des vétérans de l’Armée galicienne évoquent des étudiants juifs et d’anciens miliciens qui s’engagèrent volontairement dans des unités ukrainiennes.

Tyntchenko rapporte le cas d’un volontaire juif devenu « khorounjy », c’est-à-dire officier subalterne de l’armée ukrainienne, puis fait prisonnier par les Polonais au cours de combats près de Belz ou de Rava-Rouska.

Il serait pourtant faux d’affirmer que toute la milice de Lviv entra dans l’Armée ukrainienne de Galicie. Elle avait été créée pour protéger les civils et la plupart de ses membres ne devinrent jamais militaires de l’AUG.

Israël Waldman poursuivit son activité politique et sa coopération avec le mouvement national ukrainien. Le 8 octobre 1922, à Vienne, le chef en exil de la RPUO, Ievhen Petrouchevytch, le nomma commissaire chargé de la population juive de Galicie orientale.

En 1924, Waldman s’adressa aux Juifs de Galicie en reliant leurs perspectives d’émancipation politique et économique à la lutte des Ukrainiens pour leurs droits nationaux.

Des milices juives armées existaient aussi à Ternopil, Kolomyïa, Pidvolotchysk et dans d’autres villes de Galicie. Elles conservaient généralement leur neutralité, même si certains de leurs membres s’engagèrent ensuite volontairement dans l’armée ukrainienne.

L’histoire de la milice de Lviv n’est pas celle d’une unité juive intégrée à l’armée ukrainienne. Il s’agissait d’une force armée autonome créée par la communauté juive pour protéger ses quartiers. Mais elle opérait avec la reconnaissance officielle des autorités ukrainiennes, qui fournissaient armes et uniformes et coordonnaient les services de garde.

Cette coopération concrète entre militaires ukrainiens et volontaires juifs constitue l’une des pages méconnues de l’histoire commune des deux peuples. Pour certains participants, elle se poursuivit après la défaite ukrainienne à Lviv, au sein de l’Armée galicienne et par une activité politique à l’étranger.

Salko Rottenberg : huit mitrailleuses et deux violons

En mai 1919, une unité militaire inhabituelle apparut dans la 4e brigade de Zolotchiv de l’Armée ukrainienne de Galicie (AUG) : une compagnie montée de mitrailleuses dont environ la moitié des hommes étaient juifs et l’autre moitié ukrainiens. Elle était commandée par Salko (Salomon) Rottenberg, militaire de carrière d’origine juive.

Rottenberg était né le 14 août 1894 dans le village de Piatnytchany, district de Stryï, aujourd’hui dans la région de Lviv en Ukraine. Pendant la Première Guerre mondiale, il servit dans le 77e régiment d’infanterie de l’armée austro-hongroise, dont une partie importante des soldats étaient des Ukrainiens de la région de Sambir en Galicie.

Après l’effondrement de l’Autriche-Hongrie, Rottenberg rejoignit le mouvement national ukrainien. L’historien Oleh Stetsyshyn indique qu’il arriva de Vienne avec un groupe de 17 officiers ukrainiens. Selon l’historien militaire Iaroslav Tyntchenko, il entra dans l’Armée galicienne le 27 novembre 1918, servit d’abord dans le groupe de combat « Vostok » (« Est ») et participa aux combats contre les forces polonaises pour Lviv en commandant des militaires ukrainiens de la région de Sambir.

Des publications historiques le présentent aussi comme un ancien officier de la Milice juive de Lviv, chargée de protéger les quartiers juifs pendant les combats de novembre.

Au printemps 1919, il servait dans la 4e brigade de Zolotchiv du IIe corps de l’AUG, armée régulière de la République populaire d’Ukraine occidentale (RPUO), constituée après l’effondrement de l’Autriche-Hongrie. La brigade avait été formée en janvier 1919 à partir du groupe « Vostok ». Elle comprenait quatre « kourines » d’infanterie — unités de la taille d’un bataillon — et deux régiments d’artillerie.

De nombreux Juifs servaient dans la brigade. Selon Tyntchenko, ils représentaient plus de la moitié de son personnel médical et servaient aussi comme mitrailleurs et fusiliers. Rottenberg commandait déjà une compagnie d’infanterie avec le grade de « tchetar », rang d’officier subalterne de l’Armée galicienne correspondant approximativement à celui de lieutenant.

Début mai, le colonel Stepan Tchmelyk prit la tête de la brigade. Alors que les combats contre les Polonais se poursuivaient, il ordonna de créer une unité mobile de mitrailleuses pouvant soutenir rapidement l’infanterie et couvrir son repli.

La mission d’organiser la compagnie fut confiée à Rottenberg à la mi-mai, en raison de son expérience des mitrailleuses. Il rassembla des soldats juifs de diverses unités de la brigade et les réunit avec des combattants ukrainiens, créant une formation mixte aux effectifs ethniques approximativement égaux. Son effectif exact ne peut être établi à partir des témoignages conservés.

Le second officier était le tchetar Volodymyr Mykhaïliv, lui aussi vétéran de la Première Guerre mondiale. Ses mémoires ultérieurs nous ont transmis des détails sur les derniers combats de Rottenberg.

La compagnie disposait de huit mitrailleuses. Chacune était transportée sur une charrette légère à deux roues, tirée par un cheval. Les équipes de mitrailleurs se déplaçaient à cheval et les bandes de munitions de réserve sur des charrettes supplémentaires.

Cette organisation permettait de changer rapidement de position, de déplacer la puissance de feu entre les secteurs du front et de couvrir l’infanterie à l’offensive comme à la retraite.

Le vétéran de la brigade Stepan Haïdoutchok se souvenait que la compagnie avait été créée en quelques jours : le commandement avait réuni chevaux, charrettes et mitrailleuses, et Rottenberg avait rassemblé puis organisé ses hommes.

Haïdoutchok la qualifiait d’excellente unité de combat. Il louait particulièrement son commandant, blessé l’hiver précédent mais revenu au front après sa guérison. Dans les mémoires de cet officier ukrainien, Rottenberg est appelé « un Juif ukrainien », c’est-à-dire un homme d’origine juive servant consciemment la cause ukrainienne.

La compagnie avait toutefois une particularité vraiment singulière.

Trois musiciens chevauchaient à sa tête pendant les marches ; deux d’entre eux jouaient du violon. Haïdoutchok ne précisa pas le troisième instrument. Les musiciens accompagnaient les déplacements, et les soldats chantaient des airs de marche.

Dès que l’ordre de combattre arrivait, la musique s’arrêtait. Les mitrailleurs descendaient de cheval, déchargeaient leurs armes des charrettes, prenaient position et ouvraient le feu.

Haïdoutchok décrivit cette scène en détail dans ses souvenirs « Kinna skorostrilna sotnia » (« Compagnie montée de mitrailleuses »), publiés en 1930.

La compagnie de Rottenberg combattit l’armée polonaise en Galicie orientale. En juin 1919, la 4e brigade de Zolotchiv participa à l’offensive de Tchortkiv, contre-offensive ukrainienne au cours de laquelle les troupes avancèrent dans les secteurs de Tchortkiv, Terebovlia, Berejany et Pomoriany.

En juillet, sous la pression polonaise, l’Armée galicienne se replia au-delà de la rivière Zbroutch, frontière historique entre les anciens territoires austro-hongrois et russes. Ses unités combattirent ensuite les bolcheviks en Ukraine centrale aux côtés de l’armée de la République populaire ukrainienne, dont le gouvernement avait été établi à Kyiv avant la prise de la ville par les troupes soviétiques.

La 4e brigade de Zolotchiv participa aux offensives en direction de Proskouriv (l’actuelle Khmelnytskyï), Starokostiantyniv, Chepetivka, Jytomyr et Korosten.

Ses combats les plus difficiles eurent lieu près de Korosten, dans la région de Jytomyr, début septembre 1919.

Selon les mémoires de Volodymyr Mykhaïliv, le 8e régiment d’infanterie de la 4e brigade avançait sur Korosten depuis l’est, le long de la ligne de chemin de fer menant à Kyiv. Un bataillon commandé par le capitaine Pavlo Ivanov tenta à plusieurs reprises de percer les positions bolcheviques, mais dut chaque fois reculer avec des pertes sous les tirs d’artillerie et de mitrailleuses.

Après ces attaques infructueuses, Ivanov ordonna à Rottenberg d’envoyer en avant la compagnie montée de mitrailleuses, temporairement rattachée à son bataillon.

Rottenberg douta qu’une petite unité mobile puisse progresser là où l’infanterie avait échoué, mais il exécuta l’ordre.

Les charrettes portant les mitrailleuses avancèrent vers la périphérie est de Korosten. Les soldats mirent les armes en batterie et ouvrirent le feu, repoussant progressivement les bolcheviks hors des premières maisons.

Rottenberg se tenait au milieu des équipes de mitrailleurs, se déplaçant à cheval entre les positions et dirigeant les tirs.

L’ennemi reçut rapidement des renforts. Sous des tirs d’artillerie et de mitrailleuses de plus en plus intenses, la compagnie dut battre en retraite.

Deux mitrailleuses continuèrent à retenir les bolcheviks pendant que les autres soldats évacuaient les blessés sur les charrettes.

De nombreux hommes furent tués au cours des combats, parmi lesquels les trois musiciens qui accompagnaient la compagnie depuis sa formation.

Le 4 septembre 1919, Rottenberg fut grièvement blessé au visage. Une balle lui arracha des dents et se logea dans le cou.

Le commandement des survivants revint au tchetar Bodnar, tandis que Rottenberg, la tête bandée, fut évacué avec le convoi.

Ce jour-là, l’ensemble du IIe corps de l’Armée ukrainienne de Galicie se repliait de Korosten. La compagnie subit des pertes si graves que, selon l’hypothèse de Tyntchenko, elle fut probablement dissoute ensuite comme unité indépendante.

Rottenberg fut d’abord conduit à Jytomyr, puis à Proskouriv, enfin dans un hôpital de Kamianets-Podilskyï.

D’après les informations parvenues plus tard à Mykhaïliv, l’hôpital ne possédait pas d’appareil de radiographie permettant de localiser la balle. Une septicémie aurait commencé à se développer.

Dans ses mémoires publiés en 1922 dans la revue « Oukraïnskyï Skytalets », Mykhaïliv indiqua avoir appris la mort de Rottenberg à Kamianets-Podilskyï. Il n’avait cependant pas assisté au décès de son commandant et précisait expressément que l’information provenait de rumeurs.

Les travaux historiques indiquent donc généralement que Salko Rottenberg serait mort des suites de sa blessure à Kamianets-Podilskyï, probablement en 1919, sans que la date exacte ni les circonstances documentaires de sa mort soient connues.

Volodymyr Mykhaïliv gardait de son camarade le souvenir d’un homme fidèle à son devoir militaire et à l’indépendance ukrainienne. Il concluait son récit en qualifiant Rottenberg de patriote et de défenseur de l’Ukraine.

L’histoire de cette compagnie est particulièrement remarquable dans les relations ukraino-juives. Un officier juif commandait des militaires ukrainiens et juifs ; un colonel ukrainien lui avait confié la formation d’une unité combattante ; et ses camarades préservèrent des années plus tard le souvenir de leur chef et de ses soldats.

Huit mitrailleuses, de légères charrettes à cheval, deux violons et un service commun sur le front ukrainien : ces détails font de cette petite unité l’un des exemples documentés de fraternité d’armes ukraino-juive.

Le bataillon houtsoule : huit tombes juives près de Pidkamin

À l’été 1919, un détachement distinct de plus de 80 volontaires juifs apparut dans le 1er bataillon d’assaut houtsoule de l’Armée ukrainienne de Galicie (AUG). Ces hommes combattirent aux côtés de soldats ukrainiens contre les troupes polonaises. Leur participation fut rapportée par le commandant du bataillon, Hryhoriï (Hryts) Vassylovytch Holynsky-Hourbytch.

Le bataillon houtsoule avait été créé en novembre 1918 à Kolomyïa, dans l’actuelle région d’Ivano-Frankivsk en Ukraine. Ses membres étaient surtout des volontaires de la Houtsoulchtchyna — région des Carpates principalement peuplée de Houtsoules, groupe ethnoculturel ukrainien — et d’anciens soldats austro-hongrois.

Un « kourine » correspondait à peu près à un bataillon d’infanterie. L’appellation « d’assaut » signifiait que ses hommes étaient déployés sur des secteurs particulièrement importants du front. Selon des sources encyclopédiques, au cours de ses premiers mois il comptait environ 1 200 militaires, répartis en quatre compagnies et une unité technique. Ce chiffre concerne le bataillon entier lors de sa formation, et non le détachement juif qui le rejoignit plus tard.

Le commandant Holynsky était né le 19 mars 1895 dans le village de Vyjniï Bereziv, au pied des Carpates. Pendant la Première Guerre mondiale, il servit dans les fusiliers ukrainiens de la Sitch, formation de volontaires ukrainiens de l’armée austro-hongroise. Après la chute de l’Empire, il participa à la création des forces armées de la République populaire d’Ukraine occidentale (RPUO).

Le bataillon houtsoule se distingua dans les combats contre l’armée polonaise pour Horodok, Vovtchoukhy et d’autres localités galiciennes. Pendant l’offensive de Tchortkiv, en juin 1919, lorsque les forces ukrainiennes lancèrent une contre-offensive, l’unité subit de lourdes pertes et accueillit de nouveaux volontaires.

C’est alors que des Juifs commencèrent à rejoindre ses rangs.

Dans ses mémoires, Holynsky raconte que de nombreux volontaires juifs avaient déjà subi des persécutions pendant le conflit polono-ukrainien ou entendu parler du pogrom antijuif de Lviv en novembre 1918. Selon lui, ces expériences influencèrent leur décision de rejoindre l’armée ukrainienne.

Pendant la progression du bataillon à travers la Podolie en direction de Rohatyn, le nombre de volontaires juifs dépassa 80. À leur propre demande, ils formèrent un détachement combattant distinct, tout en demeurant sous commandement ukrainien.

Leur chef direct était un « desiatnyk » supérieur, identifié par Holynsky uniquement par l’initiale « A. ». Il s’agissait d’un grade subalterne de l’Armée galicienne, comparable à celui d’un sous-officier. Son nom complet n’apparaît pas dans le témoignage publié.

L’une des batailles les plus difficiles de ces volontaires eut lieu pour le village de Pidkamin, près de Rohatyn, dans l’actuelle région d’Ivano-Frankivsk. Il ne faut pas le confondre avec la localité homonyme de la région de Lviv.

Selon Holynsky, vers 10 heures du matin, sur ordre du commandant de la XIIe brigade de l’Armée galicienne, le bataillon houtsoule quitta Rohatyn en passant par Tchertche pour porter secours à des unités ukrainiennes qui combattaient les Polonais depuis le petit matin.

Les troupes polonaises occupaient des positions défensives favorables sur les hauteurs devant Pidkamin. Elles étaient retranchées, tandis que l’infanterie ukrainienne devait gravir une pente découverte d’environ un kilomètre et demi.

L’attaque fut difficile. Des soldats polonais tentèrent plusieurs fois de se replier, mais retournèrent dans leurs tranchées. Holynsky, citant les paysans locaux, rapporta qu’un général polonais placé à l’arrière avait personnellement arrêté les fuyards, allant jusqu’à frapper certains de ses officiers.

Pour soutenir l’assaut frontal ukrainien, le détachement juif reçut l’ordre de contourner discrètement les positions polonaises et de les attaquer par l’arrière.

Les volontaires exécutèrent l’ordre. Tandis que le gros du bataillon avançait vers les hauteurs fortifiées, les combattants juifs contournèrent l’ennemi et engagèrent un combat au corps à corps.

L’attaque surprise par l’arrière contribua à briser la défense polonaise. L’ennemi commença à se retirer ; les unités ukrainiennes le poursuivirent et occupèrent le village.

Holynsky loua particulièrement la détermination des volontaires juifs qui combattaient aux premiers rangs.

Mais la victoire coûta cher.

Huit militaires juifs du bataillon houtsoule furent tués pendant la bataille. Selon les souvenirs du commandant, ils furent enterrés sur une hauteur près du château de Pidkamin.

Holynsky espérait qu’un jour des paysans ukrainiens et des Juifs se rendraient sur leurs tombes pour y déposer des couronnes en mémoire des morts.

Son récit fut conservé dans les mémoires intitulés « V tchetvertou ritchnyt­siou. Jydy, yak striltsi 1-ho oudarnoho Houtsoulskoho kourenia » (« Pour le quatrième anniversaire : les Juifs, fusiliers du 1er bataillon d’assaut houtsoule »), utilisés plus tard par l’historien militaire Iaroslav Tyntchenko.

La date précise de la bataille n’est pas donnée dans l’extrait publié. Les noms complets des huit morts n’ont pas non plus été retrouvés, et l’état actuel des tombes près du château mentionné par Holynsky n’a pas été vérifié. Il serait donc incorrect d’affirmer, sans recherches supplémentaires, que ces tombes existent encore aujourd’hui.

Le 1er bataillon houtsoule poursuivit sa carrière militaire. Après le repli de l’Armée galicienne au-delà du Zbroutch en juillet 1919, il participa à des opérations en Ukraine centrale, notamment à l’offensive sur Kyiv et à des combats contre les bolcheviks et les troupes blanches.

Holynsky fut plus tard capturé par les Polonais, réussit à s’évader et poursuivit ses activités publiques. Après l’installation du pouvoir soviétique dans l’ouest de l’Ukraine, le NKVD l’arrêta. Hryhoriï Holynsky fut exécuté en juin 1941 à Stanislav, l’actuelle Ivano-Frankivsk.

L’histoire des volontaires juifs nous est surtout parvenue grâce à ce commandant ukrainien. Il n’a pas seulement évoqué leur présence dans l’armée : il a décrit leur mission précise, le déroulement de l’attaque et la mort de huit hommes placés sous ses ordres.

Plus de 80 Juifs rejoignirent volontairement une unité militaire ukrainienne, acceptèrent son commandement et combattirent aux côtés des soldats ukrainiens pour l’Ukraine occidentale. Huit ne revinrent jamais de la bataille près de Pidkamin.

Leurs noms restent à retrouver. Les mémoires de Holynsky permettent cependant de savoir où ils combattirent, ce qu’ils firent et pourquoi leur commandant ukrainien jugea indispensable de préserver leur mémoire.

Combien d’autres compagnies juives existaient-elles ?

Les travaux historiques mentionnent également un détachement juif distinct de plus de 70 hommes dans la 11e brigade de Stryï.

Le caractère réellement indépendant de cette formation est contesté. Certaines sources pourraient tout simplement décrire une nouvelle fois les combattants juifs du bataillon houtsoule.

Des publications plus anciennes évoquent aussi une compagnie de volontaires juifs arrivée pendant l’offensive de Tchortkiv en 1919 sans officiers propres. Ce récit est associé aux mémoires de Z. Yavorski, mais il n’est pas établi qu’il s’agissait d’une unité distincte.

L’offensive de Tchortkiv fut une importante opération de l’Armée ukrainienne de Galicie en juin 1919, au cours de laquelle les Ukrainiens lancèrent temporairement une contre-offensive contre les forces polonaises.

Il est donc impossible de déterminer le nombre total de formations juives de l’AUG en additionnant simplement toutes les mentions des mémoires : plusieurs auteurs ont pu décrire les mêmes hommes.

Salomon Leinberg : le bataillon d’assaut juif arrivé jusqu’à Kyiv

Le 16 juin 1919, l’Armée ukrainienne de Galicie (AUG) reprit Ternopil aux forces polonaises. L’un des premiers visiteurs du quartier général du Ier corps galicien fut Salomon Leinberg, ancien lieutenant de l’armée austro-hongroise et commandant de la milice juive locale. Il proposa de créer une unité militaire juive distincte pour combattre en faveur de l’indépendance de l’Ukraine occidentale.

Ternopil faisait alors partie de la République populaire d’Ukraine occidentale (RPUO), apparue après la chute de l’Autriche-Hongrie en novembre 1918. Ses forces combattaient la Pologne, qui revendiquait elle aussi la Galicie orientale. La République populaire ukrainienne (RPU), installée à Kyiv, possédait sa propre armée, avec laquelle les Galiciens allaient ensuite mener des opérations conjointes.

La proposition de Leinberg ne naquit pas du hasard. Dès novembre 1918, après le début de la guerre polono-ukrainienne, une milice juive avait été organisée à Ternopil pour protéger les habitants. Leinberg en devint le commandant ; il avait auparavant été lieutenant du 15e régiment d’infanterie de l’armée austro-hongroise.

Né à Ternopil, il avait terminé ses études secondaires dans la ville, étudié à l’université de Lviv et acquis une expérience d’officier pendant la Première Guerre mondiale. Beaucoup de ses compagnons du 15e régiment étaient des Ukrainiens qui rejoignirent l’Armée galicienne après l’effondrement de l’Empire.

Les troupes polonaises occupèrent Ternopil début juin 1919. Selon des récits contemporains, leur entrée dans la ville fut suivie d’attaques contre les Juifs et d’arrestations de personnalités communautaires et de militants sionistes. Certains détenus furent exécutés.

D’après les mémoires de témoins, la communauté juive accueillit donc avec soulagement le retour des forces ukrainiennes.

Qui autorisa la création du bataillon juif ?

Leinberg présenta sa proposition non à l’administration civile locale, mais directement au colonel Ossyp Mykytka, commandant du Ier corps de l’Armée ukrainienne de Galicie.

L’initiative fut également soutenue par le Conseil national juif de Ternopil, organe représentant la communauté juive locale.

Mykytka connaissait personnellement Leinberg depuis leur ancienne carrière dans l’armée austro-hongroise. D’autres officiers ukrainiens se portèrent garants de sa compétence professionnelle et de sa discipline.

Le colonel autorisa la formation d’un bataillon juif distinct au sein du Ier corps galicien, à condition d’y inclure des militaires ukrainiens.

Pour constituer l’unité, le commandement mit à la disposition de Leinberg un petit détachement ukrainien déjà existant, dirigé par le lieutenant Vovk. Il comprenait une dizaine d’officiers ukrainiens, plusieurs dizaines de soldats, des chevaux, des charrettes, des armes et des munitions.

L’adjudant du corps, le capitaine Hnatevytch, chargea Vovk d’organiser la nouvelle unité avec Leinberg.

Selon les mémoires de Vovk, de nombreux officiers juifs se portèrent volontaires au début, mais beaucoup moins de simples soldats. Des volontaires ukrainiens commencèrent également à s’engager.

Une fois les préparatifs terminés, le commandement du Ier corps confia l’unité au lieutenant Salomon Leinberg et nomma le lieutenant Vovk comme adjoint.

Ainsi naquit le bataillon d’assaut du Ier corps galicien, également connu sous son nom ukrainien historique « Jydivskyï proboïevyï kourine ». Cette expression est citée ici comme terme employé dans les documents ukrainiens du début du XXe siècle. « Proboïevyï » signifiait « d’assaut » ou « de percée », et un « kourine » correspondait approximativement à un bataillon d’infanterie.

Contrairement aux milices juives indépendantes d’Odessa et de Lviv, il s’agissait d’une unité régulière de l’armée ukrainienne, subordonnée à l’état-major du Ier corps galicien.

Officiers juifs et ukrainiens, quatre compagnies et une station radio

Pour achever sa constitution et sa formation militaire, le bataillon fut transféré au village d’Ostapie, près de Skalat, dans l’actuelle région de Ternopil.

C’est là qu’il reçut son organisation définitive.

Selon les mémoires de l’officier Helbert Nakhman, qui publia plus tard l’histoire de l’unité dans la revue « Oukraïnskyï Skytalets », le bataillon possédait quatre compagnies d’infanterie de 220 hommes chacune, une compagnie de mitrailleuses disposant de huit armes et de 500 cartouches par mitrailleuse, un peloton de cavalerie, des sapeurs et des téléphonistes.

Leinberg avait une formation en électrotechnique et équipa personnellement une station radio qui assurait les communications de l’unité avec le commandement.

Le bataillon disposait de ses propres services de ravitaillement et d’administration, mais recevait ses armes, uniformes, munitions, fonds, vivres, fourrage et spécialistes militaires du Ier corps de l’AUG.

Parmi ses officiers figuraient des Juifs et des Ukrainiens. Outre Vovk, on trouve le lieutenant Lachtchoukevytch, commandant d’une compagnie, et le tchetar Domanytski, qui en dirigeait une autre. Le grade de tchetar était un rang subalterne de l’Armée galicienne, approximativement équivalent à celui de lieutenant.

Deux officiers juifs se distinguèrent particulièrement.

Lev Lehrer commandait la compagnie de mitrailleuses, tandis qu’Isaac Katz dirigeait une compagnie chargée de l’exercice et de l’instruction. Tous deux se distinguèrent lors des combats contre les forces polonaises et furent promus.

Le commandant de la XXIe brigade de l’AUG décrivit Katz comme un officier discipliné et énergique, capable de commander efficacement ses hommes et ayant fait preuve à maintes reprises de courage personnel devant l’ennemi.

Les effectifs du bataillon restent un sujet de débat historique.

Helbert Nakhman avançait 1 200 militaires, instructeurs détachés et soldats ukrainiens compris. Ce chiffre fut ensuite repris par plusieurs publications, dont l’Encyclopedia of Ukraine.

L’historien militaire Iaroslav Tyntchenko le considère toutefois exagéré. Il estime que, même au sommet de ses effectifs, le bataillon ne dépassait probablement pas 500 hommes. Les 1 200 pourraient correspondre à l’effectif théorique prévu et non à celui réellement présent.

La distinction est importante : le bataillon possédait effectivement plusieurs sections spécialisées, mais cela ne signifie pas que chacune était entièrement pourvue en personnel.

Juillet 1919 : couvrir la retraite de l’armée ukrainienne

Le 14 juillet 1919, le commandement du Ier corps plaça temporairement le bataillon d’assaut juif sous les ordres opérationnels de la XXIe brigade de l’AUG.

La brigade défendait le secteur Ternopil–Pidvolotchysk et tentait d’éviter l’encerclement par des forces polonaises supérieures en nombre.

Le bataillon de Leinberg partit en urgence d’Ostapie, passant par Malyï Khodatchkiv vers Kolodiïvka. Sur ordre de la XXIe brigade, ses hommes prirent position entre le village et la route Ternopil–Pidvolotchysk, couvrant le retrait des unités ukrainiennes vers Skalat.

Les troupes polonaises tentèrent à plusieurs reprises de percer les défenses et de couper la route menant l’armée ukrainienne à la rivière Zbroutch.

Le bataillon tint ses positions, puis recula jusqu’à Skalat, continuant à protéger le repli de la XXIe brigade et de la IXe brigade voisine.

Le 15 juillet, vers trois heures du matin, l’unité prit des positions défensives autour de Skalat. Le soir, elle reçut l’ordre de se replier par Horodnytsia et Ostapie jusqu’au village de Vikno.

Le bataillon tint ensuite le secteur de la gare ferroviaire de Hrymaïliv, puis recula vers Tovste et Tryboukhivtsi.

Les épisodes les plus graves se déroulèrent les 16 et 17 juillet 1919, pendant que les formations ukrainiennes achevaient leur traversée du Zbroutch.

Leinberg reçut l’ordre d’occuper Tryboukhivtsi et de protéger le passage contre les troupes polonaises qui avançaient de Kopytchyntsi et Housiatyn.

Il laissa sur les positions précédentes une force de couverture armée de quatre mitrailleuses et conduisit le gros de ses hommes vers Tryboukhivtsi pendant la nuit.

Ayant appris que des unités polonaises approchaient du passage, il ordonna de fortifier la route Housiatyn–Tryboukhivtsi et la tête de pont.

La défense du pont lui-même fut confiée au lieutenant Maziar, avec la quatrième compagnie et deux mitrailleuses.

Les Polonais attaquèrent la tête de pont. La compagnie de Maziar continua de résister, mais fut encerclée ; son commandant et ses hommes furent faits prisonniers.

Grâce à cette arrière-garde, les gros effectifs des XXIe et IXe brigades, accompagnés de leurs convois et de leur artillerie, réussirent à franchir le Zbroutch.

Le 17 juillet, vers deux heures de l’après-midi, le bataillon reçut l’ordre de passer sur la rive orientale et de détruire le pont derrière lui. Après avoir exécuté cet ordre, il rejoignit la XXIe brigade et continua à protéger son flanc droit.

Ce fut l’un des épisodes les plus connus de l’histoire de ce bataillon juif : soldats juifs et ukrainiens assurèrent ensemble la retraite de grandes formations de l’Armée galicienne.

Du Zbroutch à Proskouriv : les combats contre l’Armée rouge

Après avoir franchi la rivière, l’Armée galicienne pénétra en Ukraine centrale, où elle continua la guerre contre les bolcheviks aux côtés des forces de la RPU.

Le bataillon de Leinberg passa par Smotrytch et Dounaïvtsi, contribuant à protéger le flanc droit de la XXIe brigade.

Le 24 juillet 1919, il occupa une ligne défensive près des villages de Tchankiv et Zastavka. Au cours d’affrontements nocturnes, ses soldats attaquèrent des avant-postes bolcheviques et firent des prisonniers.

Après le retrait de l’ennemi le 26 juillet, le bataillon reçut l’ordre de poursuivre. Son itinéraire passa par Solodkivtsi et Zinkiv en direction de Mykhalpil.

Début août, le bataillon participa à la prise de Mykhalpil, où, selon les mémoires de Helbert Nakhman, une grande partie de la garnison locale fut capturée après des affrontements avec les détachements bolcheviques.

Les unités ukrainiennes reprirent leur avance après un court repos.

Le 6 août, la XXIe brigade marcha vers le nord, occupant les environs de Bohdanivtsi. Le bataillon protégea à nouveau son flanc droit, combattit près de Medjybizh et occupa Holoskiv et Kopatchivka.

Le 10 août, les unités bolcheviques s’étaient repliées vers Starokostiantyniv. Le bataillon juif avança avec les formations ukrainiennes et atteignit Verkhovtsi près de Proskouriv, l’actuelle Khmelnytskyï.

Mais l’unité avait déjà subi des pertes importantes.

Le commandement du Ier corps ordonna de la soustraire à la subordination opérationnelle directe de la XXIe brigade et de la ramener au quartier général du corps, alors installé à Louka-Barska.

Sa mission principale devint désormais la protection de l’état-major du corps et des officiers supérieurs.

Vinnytsia, Berdytchiv, Fastiv et la gare de Sviatochyn

Avec l’état-major du Ier corps, le bataillon se déplaça d’abord à Braïliv, puis à Vinnytsia, où il protégea la ville et les installations militaires.

Après le succès des opérations ukrainiennes près de Kalynivka et Berdytchiv, le bataillon fut envoyé à Berdytchiv et y poursuivit ses missions de garde.

Fin août, après la prise de Koziatyn et de Fastiv par les Ukrainiens, l’état-major du Ier corps et le bataillon s’installèrent à Fastiv.

Le 28 août 1919, le bataillon juif fut de nouveau placé temporairement sous le commandement opérationnel de la VIe brigade de l’Armée galicienne, qui participait à l’avancée sur Kyiv.

L’unité assurait la sécurité de l’avant-garde. Certains de ses hommes furent parmi les premiers à atteindre la périphérie occidentale de Kyiv, occupant la gare ferroviaire de Sviatochyn et la tenant jusqu’à la retraite générale ukrainienne.

Sviatochyn fait aujourd’hui partie de Kyiv, mais en 1919, c’était un nœud ferroviaire de banlieue important pour les mouvements de troupes et l’approvisionnement.

Après avoir abandonné Sviatochyn, le bataillon couvrit le repli de la VIe brigade au-delà de la rivière Irpin, puis battit en retraite avec elle par Fastiv, Popilnia et Koziatyn vers Berdytchiv.

Là, sur ordre du Ier corps, il fut une nouvelle fois détaché de la VIe brigade.

À Berdytchiv, selon les mémoires de Helbert Nakhman, le comportement des soldats juifs et ukrainiens gagna la confiance de la population locale.

Leinberg obtint de l’administration civile municipale l’autorisation de recruter de jeunes Juifs dans le bataillon. Le commandement du Ier corps approuva ces renforts et accorda du temps pour le repos et la réorganisation.

La formation reçut ainsi de nouveaux volontaires juifs et ukrainiens.

Une importante réserve résulte toutefois des travaux d’archives ultérieurs : bien que les mémoires continuent à présenter Leinberg comme commandant, à partir d’août 1919, les documents de l’Armée galicienne désignent le capitaine ukrainien Bereziouk comme commandant du bataillon.

On ne peut donc attribuer automatiquement à Leinberg la direction personnelle de toutes les actions de l’unité pendant la seconde moitié de 1919. Il restait lié à la formation, mais son commandement officiel et son service ultérieur doivent être distingués.

Le bataillon de Ternopil : nouveau nom et effectifs documentés

Le nom officiel de la formation changea également avec le temps.

Dès août 1919, les documents militaires la désignaient comme le bataillon d’assaut du Ier corps galicien, sans référence à son caractère national juif.

Puis, le 27 septembre 1919, un ordre distinct du commandement de l’Armée galicienne la rebaptisa bataillon de Ternopil et l’affecta à la VIe brigade.

Il s’agissait de la réorganisation d’une unité existante, et non de la création d’un bataillon entièrement nouveau.

Les états d’effectifs conservés dans les archives sont particulièrement importants.

Les 5 et 10 octobre 1919, le bataillon de Ternopil comptait 409 militaires au total : huit officiers, 45 cadres subalternes, 130 soldats combattants et 226 non-combattants.

Le personnel immédiatement disponible pour le combat ne représentait cependant que 122 hommes : quatre officiers, 27 cadres subalternes et 91 fusiliers.

Les militaires non combattants assuraient le ravitaillement, les transports, l’administration et d’autres tâches de soutien. L’effectif total de la formation ne correspondait donc pas au nombre d’hommes pouvant partir immédiatement au front.

Ces archives prouvent que le bataillon existait encore à l’automne 1919, bien que son organisation, son commandement et son statut officiel eussent changé depuis sa formation.

L’épidémie de typhus et la fin de l’unité

À l’automne 1919, l’Armée galicienne traversait une situation extrêmement difficile.

Les pertes au combat, le manque de ravitaillement, l’épuisement et les épidémies réduisaient sa capacité militaire. Le typhus épidémique et les fièvres récurrentes de type typhique qui se propageaient parmi les soldats étaient particulièrement dangereux.

D’après les mémoires de Helbert Nakhman, l’épidémie aurait emporté jusqu’aux deux tiers des hommes du bataillon juif. Certaines publications ultérieures avancent environ 60 % de morts.

La proportion réelle de décès n’a pas été établie par des documents. Ces chiffres doivent être considérés comme des estimations de mémorialistes et non des statistiques de mortalité vérifiées.

À la fin de 1919, seule une faible partie de l’ancienne unité restait apte au service. Les survivants stationnaient près de Vinnytsia et accomplissaient des missions de garde.

Le 17 novembre 1919, le commandement de l’Armée galicienne conclut un accord avec les Forces armées du Sud de la Russie du général Anton Dénikine. Pour de nombreux militaires juifs ayant combattu pour l’indépendance ukrainienne, la perspective de passer sous les ordres des Blancs était inacceptable, compte tenu des violences antijuives commises par leurs formations.

Certains quittèrent l’armée. D’autres prirent la direction d’Odessa dans l’espoir d’émigrer en Palestine grâce aux organisations juives locales.

Des publications historiques relatent le voyage d’un groupe de près de cent anciens soldats du bataillon, arrivés en Palestine par mer avec des membres de la milice juive d’Odessa. Toutefois, la liste exacte des passagers, l’itinéraire et les circonstances de cette traversée nécessitent encore des confirmations d’archives.

D’autres vétérans rentrèrent en Galicie orientale, désormais sous contrôle polonais, ou restèrent en Ukraine centrale.

Un ordre plus tardif a été conservé : l’ordre n° 1 du 24 janvier 1920 pour le Ier corps galicien, qui considérait les restes du bataillon de Ternopil comme transférés au groupe de l’armement et de l’artillerie du commandement galicien, avec une date d’affectation rétroactive au 21 juillet 1919. Cet enregistrement administratif rétrospectif ne doit pas être confondu avec la date de cessation effective des opérations militaires de l’unité.

Ainsi prit fin l’histoire du bataillon d’assaut juif autonome, réorganisé par la suite comme bataillon de Ternopil.

Le destin de Salomon Leinberg : du front ukrainien à l’exécution stalinienne

Pendant longtemps, les historiens disposèrent d’informations contradictoires sur le sort du fondateur du bataillon.

Certains mémoires d’anciens soldats de l’Armée galicienne affirmaient que Salomon Leinberg avait été tué par les Polonais à Ternopil en 1920.

Les recherches d’archives ultérieures de Iaroslav Tyntchenko permirent de reconstituer sa biographie et de réfuter cette version.

Au printemps 1920, Leinberg revint effectivement à Ternopil, où il fut arrêté par les autorités polonaises. Mais il survécut.

L’Armée rouge occupa bientôt la ville, avant d’en être chassée par les troupes de la République populaire ukrainienne.

Lors du retour des unités ukrainiennes, Leinberg s’engagea dans l’armée de la RPU.

À l’automne 1920, il servit dans le service technique de l’état-major de la 2e division de Volhynie de l’armée de la RPU et participa en novembre à ses derniers combats contre les bolcheviks.

Plus tard, avec d’autres anciens militaires galiciens, Leinberg passa du côté soviétique et s’installa en Russie soviétique.

Il fut admis dans l’Armée rouge, où il devint chef de la section radio de la 4e direction de l’état-major de l’Armée rouge. Les compétences techniques qui lui avaient permis d’organiser les communications radio du bataillon juif en 1919 se révélèrent donc utiles dans les forces armées soviétiques.

En 1933 cependant, lors d’arrestations massives de personnes originaires de Galicie, Leinberg fut détenu et condamné à trois années de prison.

Il purgea sa peine à Medvejiegorsk, en Carélie, où il dirigeait le centre radio du complexe industriel de la mer Blanche et de la Baltique.

Après sa libération, il s’installa à Leningrad.

Le 3 octobre 1937, Leinberg fut de nouveau arrêté. Il fut exécuté à Leningrad le 9 avril 1938.

Ainsi s’acheva la vie d’un homme qui, en deux décennies, avait servi dans l’armée austro-hongroise, fondé la milice juive de Ternopil, commandé une unité militaire ukrainienne, servi dans l’armée de la RPU et travaillé au sein des services de communications militaires soviétiques.

La mémoire du bataillon juif

L’histoire de l’unité nous est parvenue grâce aux mémoires de ses officiers et de soldats ukrainiens, ainsi qu’aux documents militaires.

Le rôle de Helbert Nakhman fut particulièrement important : il avait servi dans le bataillon et publia son histoire en 1921 dans la revue « Oukraïnskyï Skytalets ». Son témoignage est émotif et comporte certaines imprécisions, mais conserve des détails essentiels sur la formation, l’armement, les combats et les relations entre soldats juifs et ukrainiens.

L’historien militaire Iaroslav Tyntchenko confronta plus tard ces souvenirs aux ordres d’archives et aux dossiers personnels.

Une rue de Lviv porte le nom de Salomon Leinberg. En 2013, un projet de monument à Ternopil dédié au bataillon d’assaut juif et à son commandant fut également évoqué, mais il n’aboutit pas.

Dans sa rubrique « Les Juifs d’Ukraine », NAnews a déjà publié un article distinct : « Histoire du bataillon juif de l’Armée ukrainienne de Galicie en 1919 », consacré à sa formation, à ses campagnes militaires et à sa place dans l’histoire.

Le bataillon d’assaut juif se distinguait de la plupart des milices armées juives de son époque. Il appartenait à l’armée ukrainienne régulière, avec un commandant juif, des officiers et des soldats juifs et ukrainiens, un système commun de ravitaillement et des missions de combat précises.

Ses militaires couvrirent le repli des brigades ukrainiennes au-delà du Zbroutch, combattirent les bolcheviks, gardèrent des localités et atteignirent la gare de Sviatochyn à Kyiv aux côtés de la VIe brigade.

Leur service reste l’un des exemples les mieux documentés de coopération militaire ukraino-juive pendant la lutte pour l’indépendance de l’Ukraine en 1919.

Tcherkassy, Smila, Zlatopil : quand les petites villes durent créer leurs propres armées

En 1918, Tcherkassy possédait un détachement juif armé d’environ 300 personnes, Smila en comptait 250, Zlatopil 400 et Horodychtche 50. Des milices comparables existaient à Chpola, Bohouslav, Korsoun, Kaniv, Tarachtcha, Stebliv, Ielysavethrad (l’actuelle Kropyvnytskyï), Katerynopil et dans d’autres localités d’Ukraine centrale.

Il ne s’agissait pas d’unités d’une armée juive unifiée. Chaque communauté décidait indépendamment combien d’hommes armer, où trouver des armes, à qui confier le commandement et comment entretenir ses volontaires.

Après l’effondrement de l’Empire russe, formations ukrainiennes, bolcheviques, blanches et nombreux groupes insurgés se disputèrent le pouvoir, laissant souvent les civils sans protection de l’État. Les communautés juives commencèrent à organiser leurs propres gardes armées, en recrutant surtout d’anciens soldats et sous-officiers ayant servi pendant la Première Guerre mondiale.

L’étude de l’historien ukrainien Volodymyr Dotsenko, « Orhanizatsiia samooborony ta inchi yevreïski viïskovi formouvannia ou 1917–1921 rr. », publiée en 2018, fournit des données sur les effectifs et l’organisation de ces milices.

À Chpola, Bohouslav et Zlatopil, les communautés instaurèrent même un impôt spécial destiné à financer l’autodéfense. L’argent servait à acheter des armes, des munitions et des vivres, et à entretenir les combattants.

À Smila, les volontaires surveillaient le marché, les galeries commerciales et les quartiers où vivaient les marchands et artisans juifs.

Certaines petites villes mirent sur pied de véritables structures militaires : commandants, états-majors, chefs de peloton, instructeurs, secrétaires et comptables. Aux combattants permanents s’ajoutaient des réservistes mobilisables en cas de menace. Des groupes armés patrouillaient dans les rues, protégeaient les entrepôts et les routes, escortaient les habitants et gardaient le contact avec les villages voisins.

Fait significatif, certains de ces détachements comprenaient aussi des non-Juifs.

En août 1919, après le départ de l’Armée rouge de Horodychtche, les habitants organisèrent une garde armée de 70 personnes : 50 Juifs et 20 chrétiens. Les unités soviétiques en retraite leur laissèrent 70 fusils.

Un Comité de sécurité publique de neuf membres fut constitué en même temps : huit chrétiens et un Juif. Il exerça provisoirement les fonctions de l’administration locale.

Ces informations proviennent de témoignages recueillis par l’historien Ilia Tcherikover. Elles sont particulièrement importantes pour l’histoire ukraino-juive : des membres de deux communautés assurèrent ensemble la protection de leur ville au milieu d’un nouveau changement de pouvoir. L’appartenance nationale des vingt miliciens chrétiens n’est toutefois pas précisée par les sources conservées.

Les effectifs changeaient rapidement. Des documents de l’été 1921 avancent des chiffres différents : 600 personnes à Tcherkassy, jusqu’à 700 à Smila et Horodychtche et environ 300 à Zlatopil. Ils concernent une période ultérieure et reflètent probablement une autre méthode de décompte des combattants actifs et des réservistes. Il ne faut donc ni les additionner aux chiffres de 1918 ni y voir des effectifs permanents.

Les milices elles-mêmes évoluaient. Certaines concluaient des accords avec les autorités ukrainiennes, d’autres recevaient des armes de l’Armée rouge, et d’autres encore tentaient de rester indépendantes à chaque changement de régime.

Selon Dotsenko, des détachements juifs de Tcherkassy s’opposèrent même aux collectes obligatoires d’argent organisées par les organes communistes locaux. À Zlatopil, l’autodéfense affronta certaines unités de l’Armée rouge.

Les documents les plus singuliers concernant ce réseau de protection armée sont peut-être ceux de Zlatopil.

Zlatopil : la milice juive dont on se souvint vingt ans plus tard

Zlatopil est une ancienne ville aujourd’hui intégrée à Novomyrhorod, dans la région ukrainienne de Kirovohrad.

Au début du XXe siècle, les Juifs formaient une part importante de sa population. La ville comptait des synagogues, des écoles, des ateliers et des commerces.

Une autodéfense armée était déjà active à Zlatopil en 1918. Entre 1919 et 1922, l’un de ses principaux organisateurs et chefs fut Israël Mordkovitch Berdichevski.

Il était né à Zlatopil en 1889, avait servi comme officier dans l’armée russe, combattu pendant la Première Guerre mondiale et reçu la croix de Saint-Georges et une médaille.

Selon les déclarations qu’il fit bien plus tard, la création de la milice avait été soutenue par le Comité révolutionnaire de Zlatopil, organe local du pouvoir soviétique créé pendant la révolution. L’idée était que les habitants armés lutteraient contre le banditisme et défendraient la ville.

Contrairement aux petits groupes de volontaires, la milice de Berdichevski reçut un armement important.

Le témoin Choulem Kniajanski déclara qu’à son apogée elle avait peut-être compté jusqu’à mille personnes. Mais il s’agissait d’une estimation formulée de nombreuses années plus tard, non d’un état d’effectifs officiel conservé.

Selon le même témoignage, les dirigeants de la milice reçurent 400 fusils et une mitrailleuse lourde à Kharkiv. Un régiment de l’Armée rouge stationné à Novomyrhorod, localité voisine, leur fournit encore 50 fusils et une mitrailleuse.

Berdichevski affirma que les armes étaient enregistrées auprès de la police de Tcherkassy.

Pendant près de quatre années, les volontaires défendirent la ville contre les attaques armées. Mais à mesure que le pouvoir soviétique se consolidait, les formations indépendantes furent de plus en plus considérées comme une force armée indésirable.

En 1921, la Tchéka (Commission extraordinaire), organisme soviétique de sécurité d’État, arriva à Zlatopil pour désarmer la milice. Environ 100 fusils furent confisqués à ses membres.

L’année suivante, en 1922, d’après le dossier de l’enquête pénale ouverte plus tard, 100 autres fusils et une mitrailleuse lourde furent remis aux autorités.

Les enquêteurs soviétiques affirmèrent par la suite que les miliciens avaient conservé secrètement environ 200 fusils et deux mitrailleuses. Mais cette accusation reposait surtout sur des dépositions recueillies lors d’une enquête stalinienne et doit donc être traitée avec prudence.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Pourtant, au printemps 1940, près de l’ancienne maison de Samouil Naoumovitch Kobrinski, habitant de Zlatopil, sa mère et sa sœur découvrirent plusieurs grenades rouillées et des cartouches enterrées.

Elles signalèrent la découverte au NKVD local, organisme soviétique des affaires intérieures et de la sécurité d’État.

Au lieu d’une enquête ordinaire sur l’origine de ces vieilles armes, une procédure fut ouverte contre les anciens dirigeants de la milice juive.

Trois hommes furent arrêtés :

  • Israël Mordkovitch Berdichevski, 51 ans, ancien commandant de la milice, vivant alors à Moscou et travaillant comme agent d’approvisionnement.
  • Samouil Naoumovitch Kobrinski, 48 ans, fils du propriétaire d’un petit moulin de transformation des céréales. Il avait été prisonnier des Autrichiens pendant la Première Guerre mondiale, de 1916 à 1918.
  • Isaac Moïsseïevitch Tolmatski, 45 ans, instituteur de formation et ancien chef de peloton. Lors de son arrestation, il travaillait comme instructeur en désinfection à la station sanitaire de Zlatopil.

Les enquêteurs affirmaient que Berdichevski avait ordonné de dissimuler les armes, que Kobrinski en avait organisé le stockage dans la cour et la remise de son père, et que Tolmatski connaissait l’existence de la cache.

Le dossier comprenait les déclarations d’anciens miliciens. L’un des témoins, Granatourov, déclara avoir personnellement caché 30 fusils en 1922, mais ne fut pas inculpé.

Un autre épisode fut ajouté aux accusations contre Tolmatski. Début 1940, alors qu’il dirigeait un club, on brûla environ trois mètres cubes de bois dans un poêle pour préparer une conférence du parti. Un incendie se déclara ensuite et détruisit le bâtiment.

Le 19 octobre 1940, la chambre pénale du tribunal régional de Kirovohrad rendit son verdict.

Berdichevski fut condamné à 10 ans de prison, assortis de trois années supplémentaires de privation de droits civiques. Kobrinski et Tolmatski écopèrent de huit années de prison chacun.

Le chercheur local Volodymyr Polichtchouk reconstitua leur histoire à partir du dossier d’enquête conservé aux archives. Les pièces saisies par le NKVD comprenaient des photographies de la milice de Zlatopil, dont un cliché réalisé par le photographe local F. Zatsepytski.

Ces photographies et ces procès-verbaux nous permettent d’entrevoir les personnes qui protégeaient autrefois leur ville.

Mais il est essentiel de tenir compte des conditions dans lesquelles ces documents furent produits. Les dépositions obtenues en 1940 ne peuvent être automatiquement considérées comme des preuves fiables des événements de 1919–1922. Cela vaut particulièrement pour les accusations de dissimulation d’armes, les intentions politiques supposées et les effectifs précis.

L’existence de l’autodéfense juive de Zlatopil est confirmée par plusieurs sources. Son histoire ultérieure montre également comment des hommes autrefois armés par des institutions militaires soviétiques purent être poursuivis par le même système d’État.

Berchad, Tetiïv et Holovanivsk : fusils, grenades et même un canon

Ailleurs en Ukraine, des milices juives armées apparurent pour des raisons semblables, mais leurs destins furent différents.

À Berchad, dans l’actuelle région de Vinnytsia, l’autodéfense était dirigée par Moché Doubrovenski, également appelé Moché Dobrovenski dans certaines sources.

Le détachement naquit fin 1917. Il regroupait principalement plusieurs dizaines de jeunes habitants et d’anciens soldats russes revenus du front.

Au début, ils ne disposaient presque pas d’armes. Les volontaires rassemblèrent couteaux, haches, pelles, revolvers et tout ce qui pouvait servir à défendre les maisons. Ils obtinrent ensuite des fusils, des mitrailleuses et même une pièce d’artillerie.

La communauté juive locale entretenait la milice, dont les membres protégeaient les rues, les marchés et les environs de Berchad.

En 1918, pendant la présence des troupes austro-hongroises, la formation fut officiellement dissoute, même si certains volontaires poursuivirent leur service. Par la suite, ils coopérèrent avec des structures armées locales liées au pouvoir bolchevique.

Le 14 mars 1919, lorsque les forces du Directoire de la République populaire ukrainienne attaquèrent Berchad, les membres de l’autodéfense les affrontèrent.

Des habitants se souvinrent plus tard que certains miliciens, qui servaient d’abord aux côtés des volontaires, passèrent dans le camp des assaillants. Les défenseurs se retrouvèrent en forte infériorité numérique.

Moché Doubrovenski et huit de ses combattants furent tués.

La communauté tenta d’empêcher un bain de sang plus important. Ses représentants, Guerchon Vinnitski et Nakhman Gouberman, négocièrent le paiement d’une forte contribution financière imposée par les hommes armés. Certains témoignages avancent 200 000 roubles.

La mémoire des défenseurs morts à Berchad fut également conservée en Israël. En 1935, d’anciens habitants de Berchad installés en Eretz Israël publièrent un petit livre en hébreu intitulé « Berchad et son autodéfense ». Il était dédié aux volontaires morts en protégeant la ville.

C’est un exemple rare de l’entrée de la mémoire de l’autodéfense juive armée en Ukraine dans la conscience historique des immigrants juifs de Palestine, avant même la création de l’État d’Israël.

À Tetiïv, qui appartenait alors au gouvernement de Kyiv et se trouve aujourd’hui dans la région de Kyiv, un détachement armé était dirigé par Hirsh Touri, autre organisateur de l’autodéfense juive locale.

Son nom est conservé par l’Encyclopédie juive électronique et par des études des pogroms de la guerre civile.

Le détachement de Touri était considéré comme bien organisé et affronta plusieurs fois des assaillants armés. Mais même les milices les plus solides ne pouvaient pas toujours résister à de grandes formations militaires.

Selon l’Encyclopédie juive russe, Hirsh Touri mourut dans l’un des combats de 1919. Les circonstances détaillées de sa mort et la liste complète de ses subordonnés restent insuffisamment étudiées.

Holovanivsk : une garde juive, une pièce d’artillerie et la famille Ostroï

L’histoire de Holovanivsk, située aujourd’hui dans la région de Kirovohrad en Ukraine, fut particulièrement singulière.

Au début du XXe siècle, environ 1 200 familles juives y vivaient, dont beaucoup travaillaient dans l’artisanat et le commerce.

La communauté avait déjà pratiqué l’autodéfense armée pendant les pogroms de 1905. La milice fut rétablie en 1917, après le début de la révolution.

Des témoignages historiques décrivent une garde permanente de 25 hommes armés patrouillant dans les rues. En cas de menace grave, un détachement plus important était mobilisé.

Les armes étaient achetées ou récupérées auprès de soldats démobilisés de l’ancienne armée russe. À terme, l’autodéfense acquit son propre canon et organisa la fabrication de grenades à main.

Les volontaires ne se limitaient pas aux postes de Holovanivsk. Ils sortaient à la rencontre des groupes armés approchants, défendaient les villages des environs et combattaient parfois aux côtés d’unités de l’Armée rouge.

L’un des organisateurs était Haïm Ostroï, employé d’une banque locale avant la révolution. Son fils Yakov Ostroï participa lui aussi à l’autodéfense.

Leur histoire a été préservée par des mémoires familiaux et des témoignages d’anciens miliciens.

Selon les documents publiés par leur descendant Michael Pavlov, des unités blanches commandées par le général Yakov Slachtchov attaquèrent Holovanivsk en septembre 1919.

Un rapport du président du comité bolchevique local daté de mai 1920 indique que l’ensemble du détachement armé aurait alors pu atteindre 500 personnes. Ce n’est pas l’effectif de la garde permanente, mais une estimation de tous les défenseurs mobilisés.

Le détachement fut vaincu. Le 13 septembre 1919, Haïm Ostroï et son fils Yakov furent tués.

Les anciens miliciens Boris Schmidt et Yakov Zaïdman déclarèrent en 1931 devant le tribunal de district de Holovanivsk que le père et le fils avaient été tués sur ordre personnel du général Slachtchov.

Cette information provient de témoignages tardifs et de la publication d’un descendant de la famille. Il n’existe pas encore suffisamment de preuves documentaires indépendantes pour confirmer l’ordre attribué au général.

Le récit familial conserve un autre détail important : un prêtre catholique local aida à cacher les familles de plusieurs volontaires juifs, leur permettant de survivre à l’arrivée des Blancs.

Parmi les personnes sauvées figurait Esther Ostroï, fille de Haïm, qui raconta plus tard à ses descendants le sort de son père et de son frère.

Cette histoire rappelle qu’à côté des affrontements armés, des personnes de nationalités et de religions différentes s’entraidaient également. À Holovanivsk, le souvenir de cette aide fut conservé dans une famille juive.

Pohrebychtche : que se passait-il quand on désarmait l’autodéfense ?

Mais les milices armées ne purent pas toujours protéger leurs communautés.

À Pohrebychtche, aujourd’hui ville de la région de Vinnytsia, un important détachement d’autodéfense bien organisé fonctionnait depuis 1918. Il avait repoussé avec succès des attaques de petits groupes armés.

En août 1919, des forces agissant au nom du Directoire de la RPU entrèrent dans la ville. Selon des récits historiques, elles prirent le contrôle de Pohrebychtche le 13 août et commencèrent à désarmer l’autodéfense juive le lendemain.

Après le départ de ces troupes, la communauté se retrouva privée de son ancienne protection armée.

Des hommes appartenant aux forces de l’ataman Danylo Zeleny et à d’autres groupes armés pénétrèrent dans la ville. Un grand pogrom antijuif commença.

L’Encyclopédie juive électronique situe les principaux événements du 18 au 21 août 1919 et avance environ 400 morts, dont quelque 200 femmes. D’autres sources donnent des dates légèrement différentes et un bilan compris entre 350 et 400 victimes.

Pohrebychtche devint un exemple tragique des dangers que faisait courir aux communautés juives le désarmement forcé de leurs gardes.

L’action de ces unités ne peut cependant pas être ramenée à une guerre contre une seule force politique. À certains endroits, les volontaires juifs coopéraient avec les soldats ukrainiens ou les autorités municipales ; ailleurs, ils travaillaient avec des responsables soviétiques ; parfois, ils devaient se défendre contre des hommes armés des deux camps.

Leur tâche principale restait la sécurité des habitants.

Les histoires de Tcherkassy, Smila, Horodychtche, Zlatopil, Berchad, Tetiïv et Holovanivsk montrent que l’autodéfense juive en Ukraine n’était pas seulement un mouvement armé, mais aussi une forme d’organisation communautaire. Les habitants collectaient des fonds, établissaient des postes de garde, recrutaient d’anciens soldats du front, concluaient des arrangements avec leurs voisins et aidaient d’autres localités.

Les cas où Juifs et voisins protégeaient ensemble une ville, comme à Horodychtche, ou sauvaient des familles de volontaires, comme à Holovanivsk, sont particulièrement significatifs.

Ces épisodes ajoutent des destins individuels à l’histoire des relations ukraino-juives : ceux de personnes qui trouvèrent le moyen d’agir ensemble dans des circonstances exceptionnellement difficiles.

Katerynoslav : socialistes juifs, anciens combattants du front et autodéfense urbaine

À la fin de 1917, des milices juives armées commencèrent à se former à Katerynoslav, aujourd’hui Dnipro. Contrairement à Odessa, où agissait une Milice combattante juive unifiée, plusieurs organisations politiques y créèrent leurs propres détachements, notamment le Bund, Poale Zion, le Parti socialiste ouvrier juif unifié et l’Union des soldats juifs.

Katerynoslav avait déjà connu l’autodéfense juive armée lors des pogroms de 1905. Quand, après la révolution de 1917, le pouvoir passa d’une force politique à une autre, les habitants décidèrent de rétablir ce système de protection.

Les organisations juives défendaient des programmes politiques différents. Le Bund était un mouvement socialiste qui militait pour les droits des travailleurs juifs et leur autonomie nationale et culturelle, principalement dans les pays où ils vivaient. Poale Zion, parti socialiste-sioniste juif, associait les réformes sociales à la création d’un foyer national juif en Eretz Israël, la terre historique d’Israël.

Il convient de noter que l’un des premiers centres de Poale Zion apparut précisément à Katerynoslav en 1900–1901, avec la participation de Ber Borokhov et Chimon Dobine. Né à Zolotonocha, dans l’actuelle région de Tcherkassy, Borokhov devint plus tard un théoricien du sionisme socialiste.

L’Union des soldats juifs regroupait principalement d’anciens soldats et officiers de l’armée russe. À Katerynoslav, elle était dirigée par Boris Moïsseïevitch Khanis, médecin diplômé de l’université de Genève, également engagé dans la direction de la communauté juive locale.

Le premier grand détachement armé, fin 1917, fut créé par le Parti socialiste ouvrier juif unifié. Il était commandé par P. Mirkine, décrit par ses contemporains comme un organisateur militaire compétent.

Selon les mémoires d’un participant, la milice comptait initialement environ 400 personnes, parmi lesquelles des militants du parti, d’anciens soldats du front de la Première Guerre mondiale, des étudiants et d’autres habitants de la ville.

Une partie des armes provenait des autorités alors au pouvoir ; d’autres furent achetées indépendamment. La milice reçut un immeuble de deux étages dans la rue Sadova, destiné à son état-major et à son dépôt d’armes.

L’Union des soldats juifs forma également son propre détachement, composé surtout d’anciens militaires russes, dont des officiers. Il reçut un bâtiment séparé avec une grande cour dans un quartier majoritairement juif. Toutefois, selon les mémoires de l’époque, il était moins bien organisé que la milice de Mirkine.

Bientôt, le Bund, Poale Zion et les mencheviks — sociaux-démocrates opposés au modèle bolchevique de prise du pouvoir — créèrent eux aussi leurs groupes armés.

Il n’existait aucun commandement unifié entre ces formations. Chacune recrutait des volontaires, obtenait des armes, organisait des patrouilles et protégeait les rues indépendamment.

Mars 1918 : pourquoi les bolcheviks désarmèrent les milices juives

Au début de 1918, Katerynoslav était sous contrôle bolchevique. Les autorités soviétiques ne souhaitaient pas tolérer la présence de nombreuses organisations armées indépendantes.

Un conflit particulièrement vif opposa les miliciens juifs à des groupes anarchistes locaux qui extorquaient de l’argent à des habitants fortunés, notamment à des entrepreneurs juifs.

Lorsque les victimes demandaient l’aide des groupes d’autodéfense, les volontaires tentaient de faire cesser le racket. Des affrontements s’ensuivirent.

La direction bolchevique de la ville déclara inutiles les milices indépendantes et ordonna leur désarmement.

En mars 1918, des gardes rouges et des anarchistes encerclèrent le siège de la milice du Parti socialiste ouvrier juif unifié, rue Sadova.

Selon un témoignage de l’historien Ilia Tcherikover publié en 1923, un détachement armé s’approcha du siège avec mitrailleuses, artillerie et cavalerie. Quand les volontaires refusèrent de rendre immédiatement leurs armes, le bâtiment fut pris sous le feu des mitrailleuses.

Le milicien Ievorovitch fut tué et plusieurs autres blessés.

Après des négociations, les défenseurs furent désarmés puis libérés. Le même jour, les armes des détachements du Bund, de Poale Zion et de l’Union des soldats juifs furent confisquées.

Les volontaires réussirent à dissimuler une partie de leur armement.

Comme les attaques et les vols se poursuivaient, les autorités soviétiques, selon Tcherikover, reconnurent leur erreur et autorisèrent à nouveau les miliciens à porter des armes. Il est difficile de déterminer dans quelle mesure cette décision fut appliquée.

Au printemps 1918, des forces allemandes et austro-hongroises soutenant les autorités ukrainiennes entrèrent dans Katerynoslav. La ville passa ensuite sous le contrôle de l’État ukrainien de l’hetman Pavlo Skoropadski, arrivé au pouvoir le 29 avril 1918.

Pendant la présence des troupes étrangères, les formations armées juives indépendantes n’agirent plus à la même échelle.

Mais la situation changea de nouveau à l’automne.

Octobre 1918 : une milice juive soutenue par l’administration municipale

Alors que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie commençaient à perdre la Première Guerre mondiale, Katerynoslav risquait de connaître de nouveaux combats.

Fin octobre 1918, des organisations de jeunesse juive proposèrent la création d’une milice unique et non partisane, placée sous la supervision du Conseil communautaire juif.

Après discussion, les responsables communautaires approuvèrent le projet, de même que l’administration municipale de Katerynoslav, organe exécutif du gouvernement de la ville.

Cette fois, l’organisation dépassait le cadre d’une milice de parti. Elle reçut le statut de Milice de la communauté juive, opérant dans le système de sécurité municipal.

Les autorités municipales lui accordèrent des fonds, versèrent une solde aux miliciens et aidèrent à obtenir des fusils et des munitions auprès des autorités militaires.

Le quartier général et le dépôt d’armes furent installés dans un immeuble de l’avenue principale de la ville, aujourd’hui avenue Dmytro-Iavornytski. Les mémoires publiés ne précisent pas son numéro.

Le noyau de l’unité était composé d’anciens soldats de l’armée russe, dont beaucoup avaient appartenu à l’Union des soldats juifs.

Elle fut organisée sur un modèle militaire. Selon les souvenirs d’un participant, elle comprenait deux détachements d’environ 110 hommes chacun. Ils alternaient 24 heures de service et 24 heures de repos. Les deux étaient mobilisés en cas de menace grave.

Certaines autres publications historiques estiment à 110 hommes l’effectif de toute la milice. Le témoignage plus détaillé évoquant deux détachements ne peut donc être considéré comme une preuve définitive des effectifs réels.

Plusieurs noms de dirigeants nous sont parvenus.

A. Chrechber était commandant et s’occupait principalement de l’administration. Reïzer dirigeait l’état-major ; ancien combattant du front, il était responsable de l’instruction militaire et des gardes.

Ya. Goldbort représentait le Conseil communautaire juif et gérait les questions d’organisation et de politique. Portnoï était officier d’état-major et représentant du Comité municipal de sécurité. Un autre militaire nommé Reïzer était chargé des magasins.

Les noms complets de certains officiers ne sont pas conservés dans les mémoires accessibles.

Les volontaires apprenaient le tir, recevaient des armes et des uniformes, et montaient la garde dans les rues et auprès des bâtiments officiels.

Les relations de cette milice avec les forces ukrainiennes sont particulièrement intéressantes.

Le commandement militaire ukrainien confia aux miliciens juifs la garde du Trésor municipal et d’autres sites importants. Pendant un temps, ils furent même chargés de protéger le quartier général militaire ukrainien.

La milice ne faisait pourtant pas partie de l’armée ukrainienne. Elle conservait ses propres chefs, était financée par la municipalité et accomplissait des missions de sécurité convenues ensemble.

Pour étendre le système de protection, son état-major organisa des groupes supplémentaires dans différents quartiers de Katerynoslav. Les habitants apprenaient à manier les armes et recevaient, si possible, des fusils.

L’autodéfense juive devint ainsi un élément du système de sécurité de toute la ville, et non seulement de quelques quartiers.

P. Mirkine, 250 socialistes et d’autres volontaires

Parallèlement, la milice du Parti socialiste ouvrier juif unifié reprit ses activités.

Elle était à nouveau commandée par P. Mirkine. À cette époque, le détachement comptait jusqu’à 250 personnes, moins qu’à la fin de 1917.

Il recevait lui aussi des fonds municipaux, tout en conservant une direction partisane indépendante.

Des groupes séparés furent organisés par Poale Zion, Tseïreï Zion, mouvement de jeunesse sioniste, ainsi que par le Bund, les mencheviks et les associations d’étudiants juifs.

Selon l’auteur des mémoires, les mieux préparés restaient les anciens soldats du front et les étudiants ayant reçu une formation militaire. Certaines petites milices partisanes manquaient d’armes et d’expérience du combat.

La fin de 1918 fut particulièrement difficile pour Katerynoslav. Après le retrait des troupes allemandes, le contrôle de la ville fut disputé par le Directoire de la RPU, qui avait rétabli la République populaire ukrainienne après la chute de Skoropadski ; le VIIIe corps de l’ancienne armée de l’Hetmanat, dont certains chefs rejoignirent les Blancs ; ainsi que les détachements rouges et insurgés menés par Nestor Makhno.

En décembre, la ville changea plusieurs fois de mains. Des forces adverses occupaient parfois simultanément des quartiers différents.

Les miliciens juifs continuèrent à protéger les institutions de la communauté et de la municipalité, en essayant de ne pas prendre part à la lutte pour le pouvoir politique.

Janvier 1919 : la fin de la milice municipale indépendante

Le 26 janvier 1919, des unités de l’Armée rouge occupèrent Katerynoslav.

Après l’installation du pouvoir soviétique, les formations juives indépendantes commencèrent à être éliminées.

Certains miliciens rendirent leurs armes, d’autres les cachèrent. Quelques anciens volontaires entrèrent ensuite dans l’Armée rouge.

Une situation particulièrement dangereuse se produisit pour les miliciens communautaires qui continuaient à garder le Trésor municipal en vertu des ordres antérieurs.

Des soldats soviétiques arrêtèrent ces gardes armés et envisagèrent de les exécuter.

L’intervention de dirigeants socialistes juifs, conduits par P. Mirkine, permit d’obtenir leur libération.

Selon les mémoires d’un participant, ce fut la fin du principal réseau indépendant d’autodéfense juive de Katerynoslav. On situe généralement son existence d’octobre 1918 au début de 1919, bien que certains témoignages donnent la fin de mars comme date de cessation définitive des activités de la milice communautaire.

Le futur Rabbi de Loubavitch, Peretz Markich et les miliciens juifs

L’histoire de l’autodéfense de Katerynoslav contient également les noms de personnes devenues célèbres bien au-delà de l’Ukraine.

Parmi elles figure Menachem Mendel Schneerson, futur septième Rabbi de Loubavitch et guide spirituel du mouvement Habad-Loubavitch, aujourd’hui bien connu en Israël et dans le monde entier.

En 1919, il vivait à Katerynoslav, où son père, le rabbin Levi Yitzhak Schneerson, était l’un des guides spirituels de la communauté juive locale.

Selon les souvenirs du rabbin Adin Even-Israël (Steinsaltz), le militant sioniste local Mordekhaï Hoover lui parla du jeune fils du rabbin, qui aurait participé à l’organisation de la défense armée de la ville. Schneerson avait alors environ 17 ans.

Un autre témoignage familial vient de l’écrivain David Markich, fils du poète juif Peretz Markich. Il raconta que lors d’une rencontre aux États-Unis, Schneerson s’était souvenu avoir participé en 1919 à l’autodéfense juive de Katerynoslav avec Peretz Markich.

Des histoires locales mentionnent aussi parmi les miliciens les futurs poètes soviétiques Mikhaïl Svetlov (Cheïkman) et Mikhaïl Golodny (Epchteïn).

Ces récits proviennent toutefois principalement de mémoires tardifs et de souvenirs oraux. Les documents établissant avec certitude le rôle militaire de Schneerson, Markich, Svetlov ou Golodny dans des détachements précis de Katerynoslav sont insuffisants. Leur participation doit donc être présentée comme un témoignage rapporté, sans leur attribuer de fonctions de commandement non confirmées.

Le destin de Yehouda Avicher (Kozlovski) est également connu. Né en 1895 à Amour-Nyjnodniprovsk, aujourd’hui quartier de Dnipro, il participa à l’autodéfense juive en 1917, s’engagea plus tard dans le sionisme et émigra en Eretz Israël avec sa famille en 1925.

Avicher travailla dans les institutions municipales de Tel-Aviv et Jaffa. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il se porta volontaire dans l’armée britannique et combattit sur le front italien. Il mourut en Israël en 1950.

Boris Khanis : de l’autodéfense armée aux soins médicaux gratuits

La vie ultérieure de Boris Moïsseïevitch Khanis, ancien dirigeant de l’Union des soldats juifs de Katerynoslav, mérite une attention particulière.

Après les principaux combats, il se consacra à l’aide aux personnes touchées par la guerre et les pogroms.

Khanis dirigea la branche locale du Joint, organisation humanitaire juive américaine qui venait en aide aux communautés d’Europe orientale.

Grâce à ses financements, Katerynoslav mit en place un réseau de soins gratuits : quatre dispensaires, deux pharmacies et un laboratoire. Dans l’une des ailes préservées de l’Hôpital juif fut créé un établissement pédiatrique de 45 lits.

Cette aide était ouverte à tout habitant dans le besoin, indépendamment de sa nationalité.

Khanis contribua aussi à créer deux associations d’épargne et de prêt accordant des crédits sans intérêts, puis devint en 1923 l’un des fondateurs de la Société médico-sanitaire de Katerynoslav.

Les autorités soviétiques commencèrent ensuite à persécuter également ces structures civiques indépendantes.

Khanis fut arrêté pour la première fois et envoyé en exil en 1929. Après sa libération, il reprit ses activités médicales.

Le 29 octobre 1937, Boris Khanis et son fils Alexandre, âgé de 19 ans, furent exécutés sur la base d’une accusation fabriquée d’appartenance à une organisation contre-révolutionnaire.

Le 28 janvier 1958, la Cour suprême de l’URSS annula le verdict, estimant qu’aucune infraction pénale n’avait été commise.

Les dernières tentatives d’autodéfense en 1919

À l’été 1919, tandis que les troupes du général Anton Dénikine approchaient de Katerynoslav, les organisations civiques juives discutèrent de nouveau de la création d’une garde armée.

Elles tentèrent de négocier la cession d’armes détenues par les partis socialistes, mais il restait très peu de temps.

Des mémoires historiques mentionnent M. Rozovski, à la tête d’un groupe de jeunes militants sionistes cherchant à constituer une nouvelle milice.

Une partie des armes rassemblées passa finalement aux détachements ouvriers, principalement liés aux communistes. L’ancien système communautaire d’autodéfense ne put plus être rétabli.

Tout au long de 1919, Katerynoslav connut de nouveaux affrontements armés et des pogroms antijuifs commis par diverses formations militaires. En mai, des détachements de l’ataman Nykyfor Hryhoriev furent actifs à la périphérie, et pendant l’été les forces blanches occupèrent la ville.

L’histoire de Katerynoslav diffère de celle du bataillon d’assaut juif de Salomon Leinberg. Ses organisations armées juives ne faisaient pas partie de l’armée ukrainienne régulière et n’avaient aucun commandement politique commun.

Toutefois, en 1918, les autorités militaires et municipales ukrainiennes coopérèrent avec une milice juive indépendante, soutinrent son action et lui confièrent la protection d’institutions publiques importantes, dont le quartier général militaire ukrainien.

Après la guerre, certains anciens dirigeants de l’autodéfense continuèrent à servir la ville, non plus avec des fusils, mais comme médecins, organisateurs de l’aide humanitaire et personnalités communautaires.

Ces événements constituent une autre page de la coopération ukraino-juive. Les destins de personnes comme Yehouda Avicher ou Menachem Mendel Schneerson ont aussi relié Katerynoslav à l’histoire ultérieure du peuple juif et d’Israël.

Près de 15 000 personnes : l’autodéfense devient un mouvement de masse

L’historien Mihai Kalman a étudié l’ampleur de ce mouvement dans sa thèse de doctorat Hero Shtetls: Jewish Armed Self-Defense From the Pale to Palestine, 1917–1970, soutenue à l’université Harvard en 2017.

Selon ses recherches, au début de 1921, le réseau d’autodéfense juive armée d’Ukraine centrale s’étendait à environ 50 communautés et rassemblait près de 15 000 personnes.

Ce n’était pas une armée régulière.

Les milices locales recrutaient des habitants, recueillaient des fonds, surveillaient les quartiers et affrontaient parfois des groupes insurgés armés.

Les autorités militaires et civiles soviétiques soutenaient parfois ces organisations, leur fournissaient des armes et les reconnaissaient officiellement.

La politique bolchevique était toutefois contradictoire. Peu à peu, la coopération céda la place à des tentatives de placer l’autodéfense juive indépendante sous le contrôle de l’État.

Les recherches de Kalman comptent aussi pour l’histoire du futur État d’Israël : elles retracent la vie ultérieure de certains vétérans des milices ukrainiennes qui émigrèrent en Palestine.

Les pogroms : une tragédie impossible à passer sous silence

Un aspect de l’histoire des formations militaires juives en Ukraine ne saurait être ignoré.

Des dizaines de milliers de personnes furent tuées lors de pogroms antijuifs massifs entre 1918 et 1921.

L’encyclopédie YIVO avance environ 50 000 morts comme estimation minimale fiable. D’autres études historiques donnent des chiffres plus élevés.

Les pogroms furent commis par des unités de l’Armée blanche, des détachements de chefs de guerre indépendants, des formations agissant au nom de la République populaire ukrainienne et certaines unités de l’Armée rouge.

L’une des atrocités les plus graves fut le pogrom de Proskouriv de février 1919. Proskouriv s’appelle aujourd’hui Khmelnytskyï.

Les dirigeants ukrainiens donnèrent des ordres contre les pogroms, mais ne parvinrent pas toujours à contrôler les formations militaires qui leur étaient nominalement subordonnées.

Les historiens débattent encore de l’étendue de la responsabilité personnelle de Symon Petlioura, chef des forces armées de la RPU. La participation de certaines formations ukrainiennes à des pogroms est cependant documentée.

Il est indispensable d’étudier cette histoire dans son ensemble.

Des volontaires juifs servaient dans l’armée ukrainienne, tandis qu’ailleurs des communautés juives se défendaient contre des hommes armés agissant sous des drapeaux ukrainiens. Parfois, ces événements se déroulaient presque simultanément.

C’est dans ce contexte qu’apparut en 1921 un projet de gendarmerie juive, convenu entre Vladimir Zeev Jabotinsky et le représentant de la RPU Maksym Slavinski.

Les formations juives envisagées devaient protéger les communautés dans les territoires que l’armée ukrainienne pourrait reprendre sous son contrôle.

Le projet ne fut jamais mis en œuvre.

NAnews a examiné son origine et les circonstances des négociations dans l’article « Jabotinsky et Petlioura : que s’est-il passé le 4 septembre 1921 et pourquoi une gendarmerie juive fut-elle proposée ? ».

Le vapeur « Rouslan » : d’Odessa à Jaffa, les volontaires juifs sur la route du futur État d’Israël

Le 27 novembre 1919, le vapeur « Rouslan » quitta Odessa à destination de la Palestine. Il transportait des réfugiés juifs, des militants sionistes, des scientifiques, des écrivains, des artistes et d’anciens militaires des armées russe et austro-hongroise. L’historien militaire Iaroslav Tyntchenko indique que ses passagers comprenaient des membres des milices combattantes juives d’Odessa et plusieurs soldats du bataillon d’assaut juif de l’Armée ukrainienne de Galicie.

Le bateau partit du môle Platonov, dans le port d’Odessa. Un drapeau sioniste blanc et bleu portant l’étoile de David fut hissé au-dessus du pont ; près de trente ans plus tard, il deviendrait celui de l’État d’Israël.

Le 19 décembre 1919, le « Rouslan » arriva à Jaffa, ville portuaire méditerranéenne qui fait aujourd’hui partie de Tel-Aviv–Jaffa.

Cette traversée devint l’un des épisodes les plus connus de la troisième aliyah, vague d’immigration juive en Eretz Israël commencée après la Première Guerre mondiale et poursuivie jusqu’en 1923.

Mais cette histoire avait commencé bien avant le départ du navire.

Comment Odessa organisa le départ des Juifs pour la Palestine

Pendant la Première Guerre mondiale, la Palestine était gouvernée par l’Empire ottoman. Les autorités ottomanes expulsèrent certains habitants considérés comme ressortissants de pays ennemis, notamment des Juifs possédant la nationalité russe ou austro-hongroise.

Une partie de ces expulsés se retrouva à Odessa, alors située dans l’Empire russe et aujourd’hui en Ukraine.

Après la guerre, ils souhaitaient retourner en Palestine, placée sous administration militaire britannique depuis 1917–1918. Le mandat international officiel de la Grande-Bretagne sur la Palestine n’entra en vigueur que plus tard, en 1923.

Selon la Bibliothèque nationale d’Israël, le premier groupe comprenait environ 150 à 200 véritables réfugiés de Palestine, dont la plupart avaient auparavant vécu à Safed et Tibériade.

Mais Odessa accueillait également des milliers de Juifs désireux de quitter une région ravagée par la guerre civile. Il s’agissait de militants sionistes, de jeunes volontaires, de familles avec enfants et d’anciens militaires.

En juin 1919, le Comité des réfugiés de Palestine pour le retour dans leur patrie, appelé « Vaad », commença à fonctionner à Odessa. Il était présidé par David Khakhamovitch, assisté de Moché Goldine-Zahavi.

Le comité organisait l’hébergement des réfugiés, obtenait les autorisations de sortie, négociait avec des représentants étrangers et préparait le transport.

Parmi les autres personnes actives figuraient le président de la communauté juive d’Odessa, le docteur M. S. Schwartzman, l’avocat I. A. Trivous et les représentants de la Conférence pour l’émigration vers la Palestine, les docteurs L. V. Rokakh et Z. I. Temkine.

Comme les autorités britanniques étaient principalement disposées à faciliter le retour d’anciens résidents de Palestine, les organisateurs élargirent les listes de réfugiés pour y inclure des personnes qui n’y avaient jamais vécu.

Des pièces d’identité spéciales furent établies pour les passagers en russe, en hébreu et en français. Elles attestaient leur qualité de réfugié et leur droit au retour.

Les mémoires des participants décrivent des cours où les futurs passagers découvraient la géographie de la Palestine, les noms des rues de Tel-Aviv, Jaffa et Haïfa, les localités juives et les organisations sionistes.

La Bibliothèque nationale d’Israël décrit cette préparation insolite. Toutefois, les chercheurs du Musée d’histoire juive d’Odessa « Migdal-Chorachim » soulignent qu’aucune preuve documentaire n’atteste l’existence d’un examen particulier imposé à tous les passagers.

Qui autorisa le départ du « Rouslan » ?

À l’automne 1919, Odessa était contrôlée par les Forces armées du Sud de la Russie du général Anton Dénikine, armée blanche combattant les bolcheviks et opposée à l’indépendance ukrainienne.

Il fallait donc obtenir l’autorisation de départ non seulement des représentants britanniques, mais également du commandement militaire blanc.

Les responsables de la communauté juive d’Odessa restaient en contact avec la délégation sioniste de Paris, engagée dans les discussions sur l’organisation de l’Europe après la guerre. Parmi les personnalités influentes du mouvement figurait Menachem Oussichkine, ancien président du Comité palestinien d’Odessa.

Les organisations sionistes internationales aidèrent à associer les diplomates britanniques aux négociations.

Schwartzman, Trivous et d’autres dirigeants communautaires négocièrent avec le consul britannique afin d’obtenir le départ de plusieurs centaines de Juifs.

Il fallait aussi trouver un navire.

Le vapeur « Rouslan », propriété de la Société russe des transports et des assurances, se trouvait dans le port d’Odessa. Les organisateurs décidèrent de le louer pour transporter les passagers.

Les propriétaires exigèrent initialement 8 000 roubles par passager, un tarif rendant le voyage quasiment inaccessible. Après négociation, le montant de l’affrètement fut fixé à 3 millions de roubles pour l’ensemble de la traversée.

Le contrat de transport fut signé par Rokakh et Temkine, représentants de la conférence pour l’émigration, avec le directeur de la compagnie, M. E. Gorjevski.

Même après la signature du contrat, le navire resta longtemps immobilisé au port.

Plusieurs raisons officielles étaient invoquées : surcharge, travaux techniques, vérification des documents et restrictions imposées par les autorités portuaires.

Début novembre, Schwartzman et Rokakh, représentant des réfugiés, demandèrent au consul britannique d’intervenir.

Le consul contacta le général Nikolaï Chilling, commandant les forces blanches de la région d’Odessa, et exigea l’autorisation de départ. La question fut également abordée avec des représentants du commandement de Dénikine.

L’intervention diplomatique permit finalement de lever les obstacles.

Le « Rouslan » était donc un navire de passagers officiellement affrété, parti en vertu d’un accord entre les organisations juives, ses propriétaires et les autorités militaires alors en place.

644 ou 670 passagers ?

Le nombre exact de personnes présentes à bord fait débat depuis longtemps.

Les publications israéliennes grand public évoquent généralement environ 670 passagers ; la Bibliothèque nationale d’Israël indique le même chiffre.

Cependant, des chercheurs du musée « Migdal-Chorachim » d’Odessa, qui préparaient une exposition pour le centenaire en 2019, découvrirent des documents plus précis.

Le permis délivré par le consul britannique le 27 novembre 1919 mentionne 644 passagers.

Deux listes historiques ont également été conservées.

La première, manuscrite en russe, compte 815 noms. Les chercheurs pensent qu’elle fut établie pendant les préparatifs et incluait des personnes espérant partir pour la Palestine, mais qui ne montèrent pas nécessairement à bord.

La seconde, imprimée en hébreu, comprend 635 noms. Elle a peut-être été rédigée après l’arrivée du navire, mais ce n’est pas un document officiel portant toutes les validations requises.

Par souci de précision historique, il est donc préférable de retenir le chiffre de 644 indiqué dans l’autorisation consulaire, tout en notant que d’autres sources évaluent le nombre de passagers à environ 630–670.

Miliciens juifs et soldats de l’Armée galicienne à bord

Cet aspect du voyage intéresse particulièrement l’histoire des formations militaires juives en Ukraine.

Dans son ouvrage « Sous l’étoile de David », l’historien militaire Iaroslav Tyntchenko écrit que des organisateurs et commandants survivants des formations armées juives d’Odessa se trouvaient parmi les passagers du « Rouslan », ainsi qu’un nombre important de simples miliciens.

Il affirme également que plusieurs militaires du bataillon d’assaut juif de l’Armée ukrainienne de Galicie réussirent à embarquer.

Ce bataillon avait été formé à Ternopil durant l’été 1919 sous le commandement de Salomon Leinberg. Il combattit avec des unités ukrainiennes contre les forces polonaises et bolcheviques, couvrit la retraite de l’Armée galicienne au-delà du Zbroutch et atteignit les faubourgs occidentaux de Kyiv.

NAnews a déjà raconté son histoire en détail dans « Histoire du bataillon juif de l’Armée ukrainienne de Galicie en 1919 ».

Une précision est toutefois indispensable. Tyntchenko ne fournit pas la liste nominative complète des soldats de ce bataillon embarqués sur le « Rouslan ». Son étude ne permet donc pas, à elle seule, d’établir quels officiers ou soldats effectuèrent la traversée.

L’historien d’Odessa Vitalii Oplatchko, qui a étudié le voyage, raconte qu’un combattant blessé de l’autodéfense juive fut porté à bord sur une civière parmi les derniers passagers. Son récit mentionne une casquette à bande blanche et bleue.

Cet épisode repose sur une reconstitution historique et ne permet pas d’identifier avec certitude le militaire.

Les chercheurs rapportent également que Salomon Jacobi, membre de l’autodéfense juive d’Odessa et proche de Vladimir Zeev Jabotinsky, aurait été débarqué juste avant le départ. Les circonstances exactes restent obscures.

Les études historiques établissent donc un lien entre ce voyage et les formations armées juives d’Ukraine, mais la vérification des identités individuelles exige encore l’examen des listes de passagers, des dossiers personnels et des archives migratoires.

Constantinople, Le Pirée et une escale imprévue au large de l’Égypte

Le départ du « Rouslan » fut plusieurs fois repoussé. L’embarquement débuta le 25 novembre et le navire quitta finalement Odessa le 27 novembre 1919.

Les mémoires des participants décrivent les dernières heures : proches, représentants des organisations juives et du consulat britannique s’étaient rassemblés sur le quai. Des discours d’adieu furent prononcés, et l’on chanta « Hatikva », l’hymne sioniste qui deviendrait l’hymne national d’Israël.

La traversée se révéla difficile.

Le vapeur passa par la mer Noire, le Bosphore et la Méditerranée, faisant escale à Constantinople, l’actuelle Istanbul, et au port grec du Pirée.

À Constantinople, les autorités craignaient la propagation de maladies infectieuses et interdirent aux passagers de descendre à terre.

De nouveaux soupçons apparurent au Pirée. Selon les mémoires de l’historien Yossef Klausner, le capitaine informa les autorités locales que des militants bolcheviques pourraient se trouver à bord. Le débarquement fut de nouveau interdit.

Les passagers restèrent sur un navire surpeuplé. L’eau, la nourriture et les places pour dormir manquaient. Les retards constants, les mauvaises conditions sanitaires et les tempêtes les épuisèrent.

À l’approche de la Palestine, une violente tempête empêcha de terminer immédiatement le voyage. Selon le musée ANU du peuple juif, le « Rouslan » dut chercher temporairement refuge au large de l’Égypte.

Dès le 12 décembre, un journal d’Odessa annonça prématurément l’arrivée du navire à Jaffa.

La date officiellement retenue pour l’arrivée et le débarquement est le 19 décembre 1919.

C’était le troisième jour de Hanoucca, fête juive commémorant la nouvelle consécration du Temple de Jérusalem après la révolte des Maccabées.

« L’Arche de Noé » : un journal écrit en mer

Malgré les difficultés, les passagers trouvèrent le moyen de garder leur humour.

Le journaliste et militant sioniste Haïm Katzenelson, collaborateur antérieur de la revue littéraire « Ha-Chiloah », rédigea pendant la traversée un journal satirique en hébreu intitulé « Teivat Noa’h » — « L’Arche de Noé ».

Il se composait de 13 pages manuscrites.

Katzenelson plaisantait sur les réunions interminables du comité du navire, le manque de pain, l’entassement, l’ennui et les disputes entre passagers.

Dans un passage satirique, il imaginait que le comité avait décidé de retarder l’arrivée à Jaffa jusqu’à ce que naissent à bord suffisamment de bébés pour compenser les personnes descendues à terre en cours de route.

Le journal est conservé dans les collections de la Bibliothèque nationale d’Israël à Jérusalem.

C’est aujourd’hui un document rare qui permet de découvrir ce célèbre voyage à travers le regard des passagers eux-mêmes, et non uniquement leurs souvenirs rédigés plus tard.

Qui arriva en Palestine à bord du « Rouslan » ?

Parmi les passagers se trouvaient des personnes appelées à jouer un rôle important dans le futur État d’Israël.

Rachel Bluwstein, future poétesse célèbre sous le nom de Rachel, avait vécu en Palestine avant la Première Guerre mondiale, mais le conflit l’avait retenue ailleurs. Son portrait est aujourd’hui familier aux Israéliens grâce au billet de 20 shekels.

Yossef Klausner était historien et spécialiste de littérature, l’un des fondateurs de l’Université hébraïque de Jérusalem et futur rédacteur d’une encyclopédie juive.

Rosa Cohen, surnommée « Rosa la Rouge », était une militante associative qui collabora plus tard avec la Histadrout et la Haganah. Son fils, Yitzhak Rabin, deviendrait chef d’état-major de Tsahal et Premier ministre israélien.

Rachel Cohen-Kagan devint députée à la Knesset et fut l’une des deux femmes signataires de la Déclaration d’indépendance d’Israël du 14 mai 1948.

Zeev Rechter et Yehouda Maguidovitch étaient des architectes qui contribuèrent largement au développement de Tel-Aviv.

Baroukh Agadati était danseur, artiste et pionnier du cinéma en Eretz Israël.

Israël Gouri devint député à la Knesset et fut le père du poète Haïm Gouri.

Haïm Yasski était médecin et dirigea plus tard l’hôpital Hadassah. Il fut tué en 1948 lors d’une attaque contre un convoi médical à Jérusalem.

Moché Yossef Glickson devint rédacteur en chef du journal Haaretz.

Yakov Peremen, collectionneur d’art et militant sioniste d’Odessa, emporta avec lui une collection d’œuvres. Une partie de cet ensemble est devenue une source importante sur la vie artistique de l’Odessa juive au début du XXe siècle.

Il y avait également à bord des artistes, des musiciens, des enseignants, des médecins, des commerçants et des familles ordinaires qui commençaient une nouvelle vie.

Tous n’étaient pas des sionistes convaincus et tous ne restèrent pas définitivement en Palestine. Certains devinrent néanmoins des personnalités de la culture, de la médecine, de l’architecture, de la vie publique et de la politique du futur Israël.

Que devinrent les militaires juifs qui ne montèrent pas à bord ?

Après le départ du « Rouslan », des volontaires juifs et d’anciens soldats continuèrent à affluer à Odessa depuis différentes régions d’Ukraine.

Parmi eux se trouvaient des officiers et soldats juifs qui avaient auparavant servi dans l’Armée ukrainienne de Galicie.

Ils espéraient qu’après le « Rouslan », une autre traversée collective vers la Palestine serait organisée.

Aucun voyage organisé comparable ne partit ensuite d’Odessa.

En janvier et février 1920, alors que l’Armée rouge approchait, certains candidats à l’émigration durent chercher d’autres itinéraires.

Selon Tyntchenko, un groupe passa par la Roumanie, Chișinău et d’autres pays européens.

D’autres furent évacués avec les troupes blanches vers la Crimée. Ils comprenaient plusieurs officiers juifs de l’Armée galicienne.

En octobre 1920, environ 300 émigrants juifs quittèrent la Crimée lors de l’évacuation des forces du général Piotr Wrangel, à destination de Constantinople. Certains arrivèrent en Palestine en 1921.

Tyntchenko estime qu’au moins un millier de Juifs quittèrent Odessa ou empruntèrent les voies migratoires liées à la ville pour atteindre la Palestine entre la fin de 1919 et le début de 1921. Il s’agit d’une estimation d’un mouvement migratoire plus large, et non du nombre de passagers du « Rouslan ».

Les émigrants comprenaient d’anciens soldats russes et austro-hongrois, des membres de formations militaires nationales juives et des vétérans des événements ukrainiens de 1917–1919.

Certains poursuivirent leur service dans les organisations juives de défense de Palestine.

La Haganah, fondée en 1920, devint la principale organisation armée du « Yichouv », la population juive de Palestine avant la création d’Israël. En 1948, elle constitua la principale base organisationnelle de l’armée israélienne.

Il serait toutefois erroné de considérer tout émigrant possédant une expérience militaire comme membre de la Haganah ou fondateur direct de Tsahal. De telles affirmations exigeraient de reconstituer la biographie ultérieure de chacun.

NAnews a raconté comment un chapitre plus ancien de l’autodéfense d’Odessa fut lié au premier chef d’état-major d’Israël dans « Yaakov Dori : de l’autodéfense juive d’Odessa au premier chef d’état-major d’Israël et à la présidence du Technion ».

Odessa et Israël : une histoire poursuivie au-delà de la mer

En Israël, le « Rouslan » est souvent surnommé le « Mayflower juif », par analogie avec le navire qui transporta des colons anglais vers les côtes d’Amérique du Nord en 1620.

Son voyage devint le symbole du passage de la vie juive en Europe orientale à la construction d’une société nouvelle en Eretz Israël.

En 2019, pour le centenaire de l’arrivée du bateau, le Musée d’Israël à Jérusalem organisa l’exposition Cultural Pioneers aboard the Ruslan, consacrée aux passagers et à leur contribution à la culture du futur État d’Israël.

Le Musée d’histoire juive d’Odessa « Migdal-Chorachim » prépara également une exposition spéciale intitulée « Rouslan : 100 ans », réunissant des documents, des photographies et des informations sur la traversée.

L’histoire du « Rouslan » mêle les destins de l’intelligentsia juive d’Odessa, d’émigrants venus de villes ukrainiennes et d’anciens militaires ayant vécu révolution et guerre civile.

Pour notre rubrique « Les Juifs d’Ukraine », ce voyage représente surtout l’une des routes documentées par lesquelles des personnes ayant vécu et servi sur le territoire ukrainien arrivèrent en Palestine et lièrent leur avenir au développement du futur État d’Israël.

Certains emportèrent des livres et des manuscrits. D’autres apportèrent leurs connaissances médicales, professionnelles ou leur expérience de l’organisation. D’autres encore arrivèrent avec l’expérience du service militaire et de l’autodéfense armée acquise dans les villes et bourgs d’Ukraine.

Leurs parcours ultérieurs furent différents. Mais le départ du « Rouslan » d’Odessa en novembre 1919 resta un moment commun dans la vie de nombreux personnages dont les noms sont aujourd’hui connus en Israël.

Haïm Kahane : des combats de Lviv à la création des troupes aéroportées israéliennes

En novembre 1918, un jeune militaire juif, Haïm (Karl) Kahane, rejoignit une formation armée ukrainienne qui combattait les forces polonaises pour Lviv. Trente ans plus tard, il devint l’un des organisateurs des premières unités parachutistes de l’Armée de défense d’Israël (Tsahal).

Entre ces deux événements, il servit dans l’armée austro-hongroise, participa à l’autodéfense juive en Autriche, prit part aux opérations des forces spéciales britanniques contre l’Allemagne nazie et émigra en Palestine.

Haïm Kahane naquit le 6 août 1900 en Galicie orientale, qui appartenait alors à l’Autriche-Hongrie. Selon les recherches de l’historien militaire israélien et colonel de réserve le docteur Beni Michelson, il naquit dans le village de Smolianka, dans l’actuelle région ukrainienne de Ternopil, près de Mykoulyntsi.

Son père, Iossif Kahane, était originaire de Skomorokhy, et sa mère, Pessia Margoulis, de Teofilivka, dans l’actuelle région de Vinnytsia. La famille comptait plusieurs fils et une fille.

En 1912, les Kahane s’installèrent à Vienne, capitale de l’Empire austro-hongrois. Haïm y découvrit le sionisme, assista à des réunions de jeunes et vit pour la première fois un drapeau national juif blanc et bleu.

Il fut mobilisé dans l’armée austro-hongroise pendant la Première Guerre mondiale. À partir de 1917, il s’entraîna en Moravie et, en 1918, servit dans le 15e régiment d’infanterie galicien, qui combattait les Italiens sur la rivière Piave.

Dans cette armée germanophone, Haïm commença à être appelé Karl. De nombreux militaires israéliens allaient également le connaître sous ce nom.

À la fin de la guerre, il possédait une expérience du combat, avait supporté des conditions difficiles au front et avait été blessé.

Novembre 1918 : pourquoi un soldat juif rejoignit-il une unité ukrainienne ?

Après la défaite de l’Autriche-Hongrie, son armée commença à se désintégrer. Les militaires rentraient chez eux ou rejoignaient les formations nationales créées sur les anciens territoires de l’Empire.

À Lviv, les Ukrainiens proclamèrent leur propre pouvoir, auquel s’opposèrent des détachements polonais. Ainsi commença la guerre polono-ukrainienne pour la Galicie orientale.

La population juive de Lviv observait officiellement la neutralité. Certains militaires juifs décidèrent toutefois individuellement de poursuivre leur service.

La biographie de Kahane publiée par le projet historique Jewish Heroes raconte que des soldats polonais quittèrent les quartiers de son ancienne compagnie et que des militaires ukrainiens lui proposèrent de les rejoindre.

Kahane rencontra le lieutenant Goldberg, officier juif participant au comité sioniste local. Il lui expliqua qu’il voulait rejoindre une formation ukrainienne pour pouvoir aider la communauté juive prise entre les deux camps.

Goldberg approuva son choix. Il retira les anciennes marques austro-hongroises de la coiffure de Kahane et y fixa un ruban blanc et bleu, symbole du mouvement national juif.

Ainsi, un caporal juif de l’ancienne armée impériale intégra une unité ukrainienne liée aux forces armées de la République populaire d’Ukraine occidentale (RPUO), née en Galicie après la chute de l’Autriche-Hongrie.

Les récits biographiques indiquent que Kahane fut promu à un grade de sous-officier comparable à celui de sergent. Il dirigea un petit groupe de soldats et combattit dans les rues contre les formations polonaises.

Il se distingua pendant l’assaut d’une position polonaise fortifiée et fut félicité par un colonel ukrainien dont le nom n’apparaît pas dans le récit publié.

Son service dans la formation ukrainienne permit à Kahane de venir en aide aux Juifs de Lviv. Les souvenirs biographiques racontent qu’il apportait du pain, du charbon et du bois aux habitants, les avertissait des dangers et aidait à enterrer les morts.

Il faut néanmoins tenir compte de la nature de la source : ces précisions viennent surtout d’un récit biographique tardif, non du journal d’opérations conservé d’une unité.

Dans la nuit du 22 novembre 1918, alors que les troupes ukrainiennes se retiraient de Lviv, Kahane se retrouva dans une ville désormais contrôlée par les Polonais.

Selon sa biographie publiée, il fut capturé avec deux militaires ukrainiens, mais échappa à l’exécution et put finalement quitter Lviv grâce à des papiers l’identifiant comme ancien soldat austro-hongrois.

Il rentra à Vienne après les événements traumatisants de novembre.

Kahane ne servit pas dans le bataillon d’assaut juif de Salomon Leinberg, créé seulement en juin 1919. Son service dans des formations armées ukrainiennes relève d’une période antérieure : la bataille de Lviv en novembre 1918.

Vienne, l’autodéfense juive et l’émigration

De retour en Autriche, Kahane rejoignit des vétérans juifs qui organisaient des groupes d’autodéfense contre les attaques antisémites.

Il aida à protéger les institutions juives et les synagogues de Vienne, puis s’installa à Klagenfurt, dans le sud de l’Autriche. Il travailla dans l’administration municipale, participa à des activités sionistes et organisa des camps sportifs pour la jeunesse.

En mars 1938, l’Allemagne annexa l’Autriche. L’arrivée des nazis exposa Kahane aux persécutions.

Ses biographies évoquent même un projet non réalisé d’assassinat d’Adolf Hitler lors d’une visite prévue à Klagenfurt. Toutefois, les preuves indépendantes d’une préparation réelle de cet attentat sont insuffisantes ; cet épisode doit être présenté comme une affirmation biographique.

Kahane quitta l’Autriche la même année. Il passa par la Tchécoslovaquie et la Roumanie avant d’atteindre la Palestine sous administration britannique.

Haïm Kahane arriva en Eretz Israël en décembre 1938.

Du corps britannique des pionniers aux opérations spéciales en Afrique

En décembre 1939, Kahane s’engagea volontairement dans l’armée britannique pour combattre l’Allemagne nazie.

Il fut d’abord affecté à la compagnie n° 401 du Royal Pioneer Corps, chargée de travaux de construction et de génie militaire.

Il suivit sa formation au camp de Tzrifin, puis servit en France. Après l’offensive allemande de 1940, il contribua à la retraite britannique et fut évacué vers le Royaume-Uni.

Son unité y participa également aux opérations de secours après les bombardements aériens allemands.

À l’automne 1940, Kahane revint au Moyen-Orient et entra au commando britannique n° 51, constitué notamment avec l’aide du major Henry Cator.

En 1941, il participa aux opérations contre les troupes italiennes en Érythrée et en Éthiopie, notamment à la bataille de Keren et au siège de Gondar.

Après la dissolution de cette unité, Kahane continua à servir dans les forces spéciales britanniques.

L’une d’elles était le Special Interrogation Group (SIG), unité spéciale de renseignement et de sabotage dont les combattants germanophones utilisaient du matériel allemand capturé et opéraient derrière les lignes ennemies.

Kahane participa à des opérations aux côtés du Special Air Service (SAS) britannique, commandé par David Stirling.

En juin 1942, son groupe facilita l’infiltration de commandos britanniques vers les aérodromes allemands de la région de Derna, en Libye. En juillet, il participa à un raid du SAS sur l’aérodrome de Sidi Haneish et, en septembre, à l’opération Agreement visant le port de Tobrouk.

Après de lourdes pertes britanniques et la dissolution du SIG, Kahane rejoignit le Special Boat Service (SBS), unité d’opérations spéciales maritimes.

En 1943–1944, il mena des opérations en mer Égée et en mer Adriatique, participa à des raids sur des îles grecques et fut de nouveau blessé lors d’un débarquement sur les côtes albanaises.

Après son traitement, il reprit le service. Il fut parachuté en Albanie pour établir le contact avec des militaires britanniques qui avaient perdu tout lien avec leur commandement. Il les retrouva, les aida à coopérer avec les partisans locaux et participa à de nouvelles opérations près de Korçë, à l’est de Tirana.

Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, Kahane retourna en Autriche. Il y aida des réfugiés juifs à rejoindre l’Italie, d’où beaucoup tentaient de gagner la Palestine.

1948 : 42 volontaires, une école tchèque de parachutisme et la première compagnie aéroportée d’Israël

Après la proclamation de l’indépendance d’Israël, le 14 mai 1948, le nouvel État dut créer ses propres forces aéroportées.

L’armée israélienne était encore en formation. Il lui fallait des parachutistes entraînés, des instructeurs, du matériel, des avions de transport et des bases d’instruction.

Pour former les premiers spécialistes, Israël demanda l’aide de la Tchécoslovaquie, qui coopérait alors avec le nouvel État dans le domaine militaire.

Le 15 juillet 1948, un stage de parachutisme pour 42 volontaires juifs débuta dans un camp militaire tchécoslovaque près de Stráž pod Ralskem.

Les stagiaires comprenaient 14 personnes venues d’Israël et 28 volontaires d’autres pays, notamment de Hongrie, de Tchécoslovaquie et des États-Unis.

Le stage était organisé par l’officier israélien et futur grand poète Haïm Gouri.

Le stagiaire le plus âgé était Karl Kahane, 48 ans.

Après la formation, certains diplômés rentrèrent en Israël et commencèrent à constituer sa première compagnie de parachutistes.

L’unité fut installée au camp d’Ahouza, sur le mont Carmel, près de Haïfa.

Son premier commandant fut Yoël Palgi, vétéran des opérations spéciales britanniques et l’un des parachutistes juifs actifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

C’est ici qu’apparaît un autre lien direct avec l’histoire des Juifs d’Ukraine.

La création de la première unité parachutiste israélienne fut confiée à Yoël Palgi par le chef d’état-major de Tsahal, Yaakov Dori, natif d’Odessa.

Palgi nomma Kahane chef d’état-major de la nouvelle unité parachutiste.

Kahane établit son terrain d’entraînement, organisa l’achat et l’entretien des parachutes, prépara l’équipement, coordonna les vols d’instruction depuis l’aérodrome de Ramat-David et organisa les exercices pratiques.

L’armée israélienne manquait alors de presque tout. Il fallait construire les infrastructures avec des matériaux disponibles, tandis que les militaires expérimentés assumaient à la fois les fonctions d’instructeurs et celles de responsables de l’approvisionnement.

Début 1949, la direction de l’instruction militaire de Tsahal, conduite par Haïm Laskov, nomma Yehouda Harari nouveau commandant de l’unité.

Après en avoir évalué l’état, Harari proposa un système de formation basé à Tel-Nof, plus proche des avions militaires de transport.

Le groupe d’organisation comprenait Karl Kahane, le futur directeur de l’école de parachutisme Youval Guerchon et d’autres spécialistes.

En trois mois, ils aménagèrent les installations de l’école de parachutisme. Le premier stage d’instructeurs-parachutistes ouvrit en août 1949.

En octobre, le Premier ministre David Ben Gourion et Haïm Laskov furent invités à la cérémonie de fin de formation.

Kahane continua de travailler au soutien technique des unités aéroportées. Il servit ensuite avec le grade de rav-seren, équivalent de commandant ou major dans Tsahal.

Les sources ne s’accordent pas sur la fin de son service. Le projet Jewish Heroes avance 1958, tandis que l’étude de Beni Michelson pour le Musée israélien du soldat juif de la Seconde Guerre mondiale donne 1953. Sans son dossier militaire personnel, cette divergence ne peut être résolue avec certitude.

Le 8 juin 1974, Haïm Kahane mourut dans un accident de la route à Tel-Aviv. Il fut enterré au cimetière de Kiryat-Chaoul.

Ainsi s’acheva la vie d’un homme qui avait combattu du côté ukrainien à Lviv en 1918, servi dans les forces spéciales britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale et contribué, en 1948, à former les premières unités aéroportées de l’État d’Israël.

Yaakov Dori : un autre lien avec Odessa dans l’histoire de Tsahal

L’histoire de Kahane connaît un prolongement inattendu.

Le chef d’état-major qui avait ordonné la création de la première unité parachutiste israélienne était lui aussi lié à l’Ukraine.

Yaakov Dori, né Yakov Dostrovski, vit le jour à Odessa le 8 octobre 1899.

Son père, Avraham-Tsvi Dostrovski, participa à l’autodéfense juive armée d’Odessa pendant le pogrom de 1905. La famille dut ensuite quitter la ville et s’installer en Eretz Israël.

Yaakov servit plus tard dans la Légion juive de l’armée britannique, contribua à défendre les localités juives, devint l’un des dirigeants de la Haganah et fut nommé en 1948 premier chef de l’état-major général de l’Armée de défense d’Israël.

Ainsi, la naissance des premières unités parachutistes israéliennes impliqua deux hommes ayant des liens différents, mais très concrets, avec l’histoire ukrainienne : Haïm Kahane, né en Galicie et ancien soldat d’une formation ukrainienne, et Yaakov Dori, originaire d’Odessa, dont le père avait participé à l’autodéfense juive de 1905.

NAnews a consacré un article à l’histoire familiale et militaire de Dori : « Yaakov Dori : de l’autodéfense juive d’Odessa au premier chef d’état-major d’Israël et à la présidence du Technion ».

Le « Groupe d’Odessa » : comment des vétérans des milices juives d’Ukraine rejoignirent la Haganah et l’Irgoun

Haïm Kahane et Yaakov Dori ne sont pas les seuls personnages à travers lesquels on peut retracer les liens entre l’autodéfense juive armée en Ukraine et les futures structures militaires d’Israël.

L’historien Mihai Kalman a consacré une partie de sa thèse de doctorat à Harvard, Hero Shtetls: Jewish Armed Self-Defense From the Pale to Palestine, 1917–1970, soutenue en 2017, à cette question.

Son étude s’appuie sur des documents de plus de vingt archives situées en Ukraine, en Israël, en Russie, en Biélorussie et aux États-Unis.

Kalman a étudié les organisations armées juives nées après la révolution de 1917, leurs relations avec différents pouvoirs et les destins ultérieurs de leurs volontaires.

Il s’est particulièrement intéressé au « Groupe d’Odessa » (Odessa Group), réseau informel d’anciens participants à l’autodéfense juive d’Odessa qui se retrouvèrent ensuite dans la Palestine sous mandat britannique.

Cette appellation ne désigne pas une organisation unique dotée d’un état-major officiel et d’une liste de membres approuvée. Elle décrit des personnes liées par un service militaire antérieur, des relations personnelles et une expérience commune de l’autodéfense.

Certains vétérans émigrèrent après la révolution et la guerre civile. Certains gagnèrent la Palestine par mer via Odessa ; d’autres passèrent par la Roumanie, Constantinople et différents pays européens.

Leur expérience ukrainienne comprenait l’organisation d’unités volontaires, l’instruction au maniement des armes, la défense des quartiers et des communautés, le commandement des patrouilles, la gestion du ravitaillement et la coopération avec les autorités locales.

Kalman suit la trajectoire de membres de ce réseau dans deux organisations juives de défense majeures en Palestine : la Haganah et l’Irgoun.

Quelles différences entre la Haganah et l’Irgoun ?

La Haganah apparut en 1920 comme organisation de protection des localités juives et de la population juive en Palestine mandataire.

Le terme « Yichouv » désignait la population juive du pays avant la fondation d’Israël. Au fil du temps, la Haganah devint sa principale organisation armée : elle formait des combattants, sécurisait les localités et construisait une structure de commandement unifiée.

En 1948, elle fournit la principale base organisationnelle de l’Armée de défense d’Israël.

L’Irgoun apparut en 1931 à la suite d’une scission dans le mouvement juif de défense.

Il s’agissait d’une organisation armée clandestine distincte, associée au sionisme révisionniste, dont l’un des principaux idéologues était Vladimir Zeev Jabotinsky, né à Odessa.

La Haganah et l’Irgoun avaient des dirigeants, des orientations politiques et des conceptions différentes des méthodes admissibles dans la lutte armée. Leurs relations devinrent ensuite ouvertement conflictuelles à plusieurs reprises.

Ces deux organisations utilisèrent néanmoins l’expérience de personnes ayant servi dans l’armée ou participé à l’autodéfense de communautés juives hors de Palestine.

Certains de ces vétérans venaient d’Ukraine.

Les recherches de Kalman ne signifient pas que toute l’autodéfense juive d’Odessa se soit transformée en Haganah ou en Irgoun. Il s’agit d’une continuité à travers des individus, et non d’une transformation organisationnelle directe des milices d’Odessa en armée israélienne.

Jabotinsky : Odessa, la Légion juive et le mouvement national ukrainien

L’histoire du Groupe d’Odessa mène inévitablement à Vladimir Zeev Jabotinsky.

Jabotinsky naquit à Odessa le 17 octobre 1880, bien avant l’existence de la République populaire ukrainienne.

Pendant la Première Guerre mondiale, il contribua à créer la Légion juive au sein des forces armées britanniques. Après la guerre, il mena une activité politique, soutint le développement des organisations juives de défense et fonda en 1925 le mouvement sioniste révisionniste.

Jabotinsky défendait aussi le droit des Ukrainiens à l’autodétermination nationale. Cette position se reflétait dans ses écrits et ses contacts avec les représentants du mouvement national ukrainien.

Un épisode particulièrement important se déroula le 4 septembre 1921 à Karlsbad, aujourd’hui Karlovy Vary.

Jabotinsky y signa un accord avec Maksym Slavinski, chef de la mission diplomatique de la République populaire ukrainienne en Tchécoslovaquie.

Le texte envisageait la création d’une gendarmerie juive distincte chargée de protéger les civils juifs si l’armée ukrainienne revenait sur le territoire de l’Ukraine.

Il s’agissait d’un projet de future force armée de protection, et non d’une unité déjà existante ni d’un accord avec le gouvernement soviétique qui contrôlait alors Kyiv.

NAnews a étudié le document, ses signataires et leurs pouvoirs respectifs dans « Jabotinsky et Petlioura : que s’est-il passé le 4 septembre 1921 lors du XIIe Congrès sioniste et pourquoi proposa-t-on une gendarmerie juive pour protéger les Juifs d’Ukraine ? ».

Nous avons également consacré un article à la biographie de Jabotinsky et à son soutien à l’indépendance ukrainienne.

Il ne faut pas confondre ces événements et ces organisations. Jabotinsky ne commandait pas les milices juives d’Odessa en 1917–1919 et le projet de gendarmerie de 1921 ne faisait partie ni de la Haganah ni de l’Irgoun. Ce sont des chapitres distincts, liés par les questions communes de sécurité juive et d’autodétermination nationale.

Qu’est-ce qui est réellement passé de l’expérience ukrainienne au futur Israël ?

La conclusion centrale de Kalman porte sur l’expérience transmise par les individus, et non sur le transfert d’unités militaires déjà constituées.

Les miliciens juifs qui survécurent à la guerre civile à Odessa savaient déjà organiser la surveillance des quartiers, collecter des fonds pour les volontaires, répartir les tâches et maintenir les communications entre différents groupes.

Certaines de ces compétences furent utiles dans les nouvelles conditions de la Palestine.

Les souvenirs des vétérans circulaient aussi parmi la population juive du pays. Ils rappelaient que, bien avant la naissance d’Israël, les Juifs des villes et bourgs d’Europe orientale n’avaient pas seulement été des victimes de violence : ils avaient organisé eux-mêmes une protection armée.

Cela enrichissait la mémoire collective que le Yichouv était en train de construire sur les origines des organisations juives de défense.

Pour notre rubrique « Les Juifs d’Ukraine », les parcours que l’on peut documenter sont particulièrement importants.

Haïm Kahane combattit avec les forces ukrainiennes à Lviv, servit dans les forces spéciales britanniques et contribua à fonder les unités parachutistes israéliennes. Yaakov Dori grandit dans une famille d’Odessa dont le père avait participé à l’autodéfense juive, puis devint le premier chef d’état-major de Tsahal. Vladimir Jabotinsky, né à Odessa, soutenait le droit des Ukrainiens à l’autodétermination et participa aux négociations sur la création d’une force juive de protection en Ukraine.

D’autres anciens miliciens d’Odessa poursuivirent leurs activités militaires dans les organisations du Yichouv juif.

Ce sont des vies, des époques et des circonstances différentes. Ensemble, elles montrent toutefois que les liens entre les Juifs d’Ukraine et le futur État d’Israël ne passaient pas uniquement par l’immigration, la culture, la science ou la politique.

Parmi les personnes ayant participé à la formation des organisations de défense de l’État juif figuraient aussi des hommes qui avaient auparavant servi dans des unités ukrainiennes ou organisé l’autodéfense juive dans des villes d’Ukraine.

Leurs noms, les documents militaires et leurs destins ultérieurs nous permettent de reconstituer peu à peu cette page de l’histoire ukraino-juive commune.

Pourquoi tant de noms ont-ils été oubliés ?

L’histoire des formations militaires ukraino-juives ne nous est parvenue que de manière fragmentaire.

Après la défaite du mouvement national ukrainien, une partie des archives partit à l’étranger. Les autorités soviétiques supprimèrent les organisations armées indépendantes. Certains vétérans furent tués lors des purges staliniennes.

Les populations juives de nombreuses villes et localités où les milices avaient été actives furent ensuite assassinées pendant la Shoah.

Après la naissance d’Israël, la Légion juive, Hashomer, la Haganah, le Palmach, l’Irgoun et la guerre d’indépendance devinrent les principaux sujets de l’histoire militaire du pays.

Les récits des volontaires d’Odessa, de Galicie et de Podolie demeurèrent pour l’essentiel dans la littérature historique spécialisée.

Pourtant, des ordres militaires, des listes d’archives, des mémoires d’officiers, des journaux et des témoignages personnels ont été conservés.

Les noms de Salomon Leinberg, Salko Rottenberg, Mikhaïl Dachevski, Moïse Usiskin, Lev Lehrer, Isaac Katz, Israël Waldman, Juliusz Eisler, Hirsh Touri, Moché Doubrovenski, Israël Berdichevski et Haïm Kahane révèlent les êtres humains qui se cachent derrière ce récit collectif.

NAnews — Actualités d’Israël | Nikk.Agency poursuit sa rubrique « Les Juifs d’Ukraine » pour explorer ces liens non seulement à travers les personnalités politiques, scientifiques et culturelles célèbres, mais aussi à travers les vies de personnes dont beaucoup moins de traces nous sont parvenues.

Ni une seule armée ni un destin unique

Plus d’un siècle s’est écoulé.

La République populaire ukrainienne ne parvint pas à conserver son indépendance. Les communautés juives subirent les pogroms, la répression, puis la Shoah. L’État d’Israël fut créé en 1948.

Il n’existait ni position politique juive unifiée ni attitude juive unique envers l’État ukrainien pendant les années 1917–1921.

Certains Juifs servirent volontairement dans l’armée ukrainienne. Certains miliciens défendirent la neutralité de leurs communautés. Des socialistes et communistes juifs coopérèrent également avec les bolcheviks. Certaines familles cherchaient simplement à survivre à la guerre.

Dans le même temps, des militaires ukrainiens combattaient aux côtés des Juifs — et d’autres formations armées commettaient des crimes contre eux.

Cette complexité ne doit pas être dissimulée au profit d’un récit historique commode.

Mais certains faits méritent une place à part dans la mémoire commune de l’Ukraine et d’Israël.

Des officiers juifs commandèrent des soldats ukrainiens. Des volontaires juifs moururent au combat dans l’Armée ukrainienne de Galicie. Des communautés organisèrent des forces armées pour protéger leurs enfants, leurs parents et leurs voisins. Et certains participants aux années révolutionnaires en Ukraine poursuivirent leur service militaire sur le chemin de la création d’un État juif.

Il nous reste huit tombes près de Pidkamin, des photographies d’officiers juifs de l’Armée galicienne, les ordres du bataillon d’Odessa, les dossiers d’archives concernant l’autodéfense de Zlatopil et les mémoires des premiers parachutistes israéliens.

Derrière chacun de ces documents se trouve une personne dont l’histoire mérite d’être connue aussi bien en Ukraine qu’en Israël.

Voilà pourquoi nous revenons sur ces noms.


Sources pour les lecteurs qui souhaitent en savoir plus

Cet article a été préparé pour la rubrique de vulgarisation historique de NAnews « Les Juifs d’Ukraine ». Nous ne prétendons pas présenter une recherche historique originale. Le texte s’appuie sur des travaux scientifiques publiés, des documents d’archives, des mémoires de participants, des encyclopédies historiques et des ressources de musées en Ukraine et en Israël. Certaines questions font encore l’objet de débats scientifiques. Nous recommandons aux lecteurs désireux d’approfondir l’histoire des formations militaires juives de 1917–1921 de consulter directement les sources suivantes.

Études historiques et documents d’archives

Iaroslav Tyntchenko. « Pid zirkoiu Davyda. Yevreiski natsionalni formuvannia v Ukraini v 1917–1920 rokakh » (« Sous l’étoile de David : les formations nationales juives en Ukraine, 1917–1920 »). Kyiv, Tempora, 2014. Étude fondamentale des unités militaires juives, de leurs commandants, de leur armement, de leur subordination et de leurs opérations pendant la Révolution ukrainienne.

Mihai Kalman. Hero Shtetls: Jewish Armed Self-Defense From the Pale to Palestine, 1917–1970. Université Harvard, 2017. Étude de l’autodéfense juive armée en Ukraine et des activités ultérieures de ses participants en Palestine, notamment de leurs liens avec la Haganah et l’Irgoun.

Gur Alroey. Brothers in Arms: Jewish Self-Defense During the Civil War in Ukraine, 1917–1921. Jewish Culture and History, 2022. Étude de l’autodéfense juive armée en Ukraine pendant la révolution et la guerre civile.

Volodymyr Dotsenko. « Orhanizatsiia samooborony ta inshi yevreiski viiskovi formuvannia u 1917–1921 rr. » (« Les organisations d’autodéfense et autres formations militaires juives, 1917–1921 »). 2018. Données sur les effectifs et l’organisation des milices juives à Tcherkassy, Smila, Zlatopil, Horodychtche et dans d’autres localités.

O. M. Cholk. « Zaluchennia yevreiv do ukrainskoho viiska za chasiv Tsentralnoi Rady: teoriia i praktyka » (« Recrutement des Juifs dans l’armée ukrainienne sous la Rada centrale : théorie et pratique »). 2022. Étude des formations militaires juives sous la Rada centrale, notamment des effectifs et de l’organisation du 1er bataillon d’infanterie juif d’Odessa.

Alexandre Glyma et Youliï Opelbaum. Étude des unités juives de l’Armée ukrainienne de Galicie. Internauka, 2021. Analyse complémentaire de la participation des volontaires juifs à l’AUG et des controverses sur l’autonomie de certaines formations.

Archives centrales d’État des organes suprêmes du pouvoir et du gouvernement de l’Ukraine (TsDAVO). Fonds 1688, inventaire 1, dossier 1 : ordres du 1er bataillon d’infanterie juif d’Odessa, 1918. Documents de première main concernant la création du bataillon, son commandement, son armement et ses activités.

Formations juives en Galicie et dans l’Armée ukrainienne de Galicie

Jan Rybak. Jewish Militias As a Factor in Post-World War One State Building in Galicia. Central European History, Cambridge University Press, 2025. La Milice juive de Lviv, ses rapports avec les autorités ukrainiennes et polonaises, et la neutralité armée.

Oleh Stetsyshyn. « Viiskova spivpratsia yevreiskoho naselennia Halychyny iz ZUNR (1918–1923 rr.) » (« Coopération militaire de la population juive de Galicie avec la République populaire d’Ukraine occidentale, 1918–1923 »). 2024. Étude de la coopération des Juifs avec les forces armées de la RPUO.

Nazar Vaskiv. Étude des relations ukraino-juives en Galicie. 2025. Contexte historique des relations entre autorités ukrainiennes et communautés juives.

Encyclopédie de l’Ukraine contemporaine. « Hutsulskyi kurin » (« Le bataillon houtsoule »). Création, organisation et parcours militaire du 1er bataillon houtsoule de l’AUG.

Encyclopédie de l’Ukraine contemporaine. « Holynskyi-Hurbych Hryhorii Vasylovych ». Biographie du commandant du bataillon houtsoule dont les mémoires ont préservé l’histoire des volontaires juifs et des huit hommes morts près de Pidkamin.

Encyclopedia of Ukraine. Jewish Battalion of the Ukrainian Galician Army. Informations encyclopédiques sur le bataillon d’assaut juif de Salomon Leinberg.

Encyclopedia of Ukraine. Zolochiv Brigade of the Ukrainian Galician Army. Histoire de la 4e brigade de Zolotchiv, dans laquelle servait la compagnie montée de mitrailleuses de Salko Rottenberg.

Ukrainian Jewish Encounter. Documents sur la guerre au-delà du Zbroutch et les Juifs dans l’Armée galicienne. Contexte historique de la participation de militaires juifs aux formations armées ukrainiennes.

Local History. « Yevreiski biitsi ukrainskoho viiska » (« Les combattants juifs de l’armée ukrainienne »). Article de vulgarisation historique sur les militaires juifs de l’armée ukrainienne.

L’autodéfense à Odessa, Katerynoslav et dans les bourgs ukrainiens

JewishGen — Yizkor Book Project. The Defense in Ekaterinoslav in the Years 1917–1919. Mémoires d’un participant à l’autodéfense juive de Katerynoslav, signés des initiales I. G. Commandants, armement, organisation des milices et coopération avec les autorités militaires ukrainiennes.

Ilia Tcherikover. Documents sur l’autodéfense juive et les pogroms à Katerynoslav. Témoignages historiques, notamment sur le désarmement des milices juives en mars 1918.

Alexandre Bystriakov. « Chronique de la vie juive à Katerynoslav–Dnipropetrovsk ». Biographies de participants à l’autodéfense juive, notamment Boris Khanis et Yehouda Avicher, et témoignages concernant Menachem Mendel Schneerson.

Volodymyr Polichtchouk. « Buly chlenamy yevreiskoi samooborony » (« Ils faisaient partie de l’autodéfense juive »). 2026. Enquête fondée sur les archives de la milice de Zlatopil, ses armes et ses commandants, ainsi que sur les arrestations d’anciens membres en 1940.

Encyclopédie juive électronique. « Autodéfense ». Histoire des milices juives de Berchad, Tetiïv, Holovanivsk et d’autres communautés.

Encyclopédie juive électronique. « Pohrebychtche ». Histoire de la communauté juive et événements d’août 1919.

Virtual Shtetl — Musée POLIN. Histoire de la communauté juive de Berchad. Documents historiques sur l’autodéfense locale et le destin de ses participants.

Michael Pavlov. Souvenirs familiaux de la défense de Holovanivsk et de la famille Ostroï. Vies de Haïm Ostroï, de son fils Yakov et aide apportée à des familles juives. Ces témoignages familiaux doivent être confrontés aux archives.

YIVO Encyclopedia of Jews in Eastern Europe. Russian Civil War. Contexte historique de la révolution, de la guerre civile et des pogroms antijuifs en Ukraine.

Quest — Issues in Contemporary Jewish History. Looting and Killing Are Permitted: Rumors in the November 1918 Pogrom in Lviv. Étude du pogrom de Lviv en novembre 1918 et des mécanismes de propagation de la violence.

Le vapeur « Rouslan » et l’émigration juive en Palestine

Bibliothèque nationale d’Israël. Histoire du vapeur « Rouslan ». Documents et témoignages sur le voyage d’Odessa à Jaffa en novembre–décembre 1919, y compris le journal manuscrit des passagers.

Gera Groudev — Musée d’histoire juive d’Odessa « Migdal-Chorachim ». « D’un bateau en papier au Hollandais volant ». Organisation du voyage du « Rouslan », documents du consul britannique et comparaison des listes de passagers.

Musée ANU du peuple juif, Tel-Aviv. The Centennial of the Jewish Mayflower. Histoire du « Rouslan », biographies de passagers célèbres et importance du voyage pour le futur État d’Israël.

Musée d’Israël, Jérusalem. Cultural Pioneers aboard the Ruslan. Documents de l’exposition du centenaire sur l’héritage culturel et civique des passagers.

Gur Alroey. Land of Refuge: Immigration to Palestine, 1919–1927. Indiana University Press. L’immigration juive en Palestine après la Première Guerre mondiale et le contexte historique du « Rouslan ».

Haïm Kahane et la création des organisations de défense d’Israël

Jewish Heroes. « Haïm Kahane ». Biographie d’un militaire qui combattit avec les forces ukrainiennes à Lviv, participa aux opérations spéciales britanniques et contribua à créer les unités parachutistes israéliennes.

Docteur Beni Michelson — Musée du soldat juif de la Seconde Guerre mondiale, Israël. Étude historique « Karl Kahane ». Service dans les forces spéciales britanniques et participation à la création des unités aéroportées israéliennes. Le lien mène au site du musée.

Archives historiques des vétérans du 890e bataillon de parachutistes de Tsahal. Histoire des premières unités aéroportées israéliennes. Informations sur Yoël Palgi, Karl Kahane, Yaakov Dori et l’organisation de la formation au parachutisme.

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