En Israël, le débat entre la gauche et la droite a depuis longtemps dépassé le cadre d’un simple désaccord entre partis, programmes et slogans électoraux. En surface, cela ressemble à un conflit sur la guerre, la sécurité, les relations arabo-israéliennes, le rôle de la justice, de l’État et de la religion. Mais en regardant plus profondément, on voit souvent qu’il ne s’agit pas seulement de différentes perspectives sur les mêmes événements, mais de deux façons différentes de comprendre le monde, la justice et la loyauté humaine.
C’est pourquoi un même fait dans la société israélienne suscite non seulement des évaluations différentes, mais des réactions morales presque incompatibles.
Pour certains, l’essentiel est de ne pas trahir les siens. Pour d’autres, il s’agit de ne pas renoncer à un principe universel, même si cela est inconfortable et douloureux.
Et tant que ce conflit interne n’est pas nommé, le pays continuera à débattre comme s’il s’agissait de chiffres, alors qu’en réalité, le débat porte sur ce qui est considéré comme bon, ce qui est un devoir, et ce qui est une trahison.
Pas seulement deux plateformes, mais deux systèmes de coordonnées
Il est courant de dire que la gauche et la droite sont des personnes avec des programmes politiques différents.
Certains prônent une sécurité plus stricte et une cohésion nationale, d’autres défendent les droits de l’homme, les limitations du pouvoir de l’État et des règles morales plus universelles. Mais dans la réalité israélienne, cette explication ne suffit plus.
La vision du monde de droite, dans sa forme massive, est souvent construite autour de l’appartenance.
Dans cette logique, le monde est divisé entre les nôtres et les autres, et la morale n’existe pas indépendamment de cette division. Elle commence à fonctionner différemment selon de qui il s’agit. Les nôtres peuvent se tromper, se comporter grossièrement, être injustes, mais ils restent les nôtres. L’autre est initialement perçu comme quelqu’un à qui on ne peut pas faire confiance, dont il faut se méfier et dont les souffrances ne doivent pas nécessairement susciter la même réaction que celles des nôtres.
Dans la culture politique israélienne, cela se manifeste particulièrement fortement, car le pays vit dans des conditions de menace réelle, de mémoire des guerres, des attentats et d’un sentiment constant d’être assiégé. Dans une telle atmosphère, la division entre « les nôtres » et « les autres » devient non seulement une réaction émotionnelle, mais aussi un moyen d’auto-description. Et les autres ne sont pas seulement les Arabes ou l’Iran. À l’intérieur même d’Israël, cette catégorie inclut facilement les « gauchistes », les juges, les fonctionnaires, l’élite ashkénaze, les libéraux laïcs, les russophones, les ultra-orthodoxes, les migrants, les défenseurs des droits de l’homme — le groupe change, mais le mécanisme reste.
Dans un tel système, l’ennemi commun est souvent plus important que l’objectif positif commun. Ce n’est pas une idée qui unit le camp, mais un objet d’irritation. Ce n’est pas une image de l’avenir, mais une image du danger.
Pourquoi dans une société en guerre, la justice semble être une menace
C’est pourquoi, en période de guerre ou de crise aiguë, la tentative de parler de normes morales égales pour tous est perçue non pas comme de l’honnêteté, mais comme de l’hostilité.
Quand quelqu’un dit qu’il faut aussi appliquer la compassion, le droit et la mesure aux autres, ses paroles sont facilement perçues comme une subversion de la défense collective. Il semble ne pas seulement débattre, mais briser le bouclier psychologique interne sur lequel repose la solidarité communautaire.
C’est là que réside l’une des principales caractéristiques du débat politique israélien.
Pour beaucoup de gens, la morale est avant tout la fidélité aux siens. Si nos enfants sont tués, c’est un mal absolu. Si nos actions entraînent la mort d’enfants d’autres, cela s’explique par la guerre, la nécessité, les pertes collatérales, la faute de l’ennemi ou l’inévitabilité du conflit. La symétrie ici ne semble pas être de l’humanisme, mais presque du sacrilège.
Pour une autre partie de la société, la morale est organisée différemment.
Là, au centre, se trouve non pas la loyauté, mais la justice. Non pas la tribu, mais le principe.
Cette approche exige que les mêmes règles s’appliquent à la fois contre l’ennemi et contre les siens. Si tuer des civils est inacceptable, cela doit être inacceptable toujours. S’il y a un droit, il ne doit pas devenir un privilège uniquement pour son propre camp. S’il y a de la compassion, elle ne peut pas s’arrêter à la frontière de l’identité.
C’est sur cette ligne que naît la principale fracture israélienne. Certains pensent que la morale universelle dans une guerre réelle est un luxe que la société sous menace ne peut pas se permettre. D’autres sont convaincus que c’est précisément le refus de la morale universelle qui détruit le pays de l’intérieur, car il le transforme d’une communauté de citoyens en un camp vivant selon les règles de la mobilisation émotionnelle.
NAnews — Nouvelles d’Israël | Nikk.Agency a souvent montré à travers des exemples de la vie publique israélienne que cette fracture ne passe pas seulement entre les partis à la Knesset, mais aussi à travers les familles, les collectifs de travail, les universités, le milieu militaire et même les conversations ordinaires dans les abris anti-bombes, où la peur, la colère et le sentiment de destin commun l’emportent souvent sur tout argument rationnel.
Pourquoi ce débat est presque impossible à terminer
Dans le débat israélien, on pense souvent à tort que la question peut être résolue par des faits corrects.
Que si l’on explique mieux, que l’on fournit des chiffres, que l’on rappelle la chronologie, que l’on montre la relation de cause à effet, alors l’adversaire changera nécessairement de position. Mais cela ne fonctionne pas toujours précisément parce que le débat ne porte pas sur les faits en tant que tels.
Quand une personne perçoit la discussion comme une quête de vérité, et une autre comme un test de loyauté, un fossé presque infranchissable se crée entre eux. Pour le premier, admettre sa propre erreur fait partie d’une pensée honnête. Pour le second, c’est risquer d’affaiblir les siens et de donner un argument aux autres.
Et dans des conditions de conflit, c’est souvent le deuxième type de comportement qui s’avère socialement plus avantageux : il procure un sentiment d’appartenance, de sécurité et de chaleur émotionnelle au sein du groupe.
C’est pourquoi un gauchiste en Israël semble souvent au droitiste non seulement naïf, mais dangereux.
Et un droitiste pour le gauchiste apparaît non seulement dur, mais moralement sourd.
Chacun voit dans l’autre non seulement un adversaire politique, mais le porteur d’une autre structure humaine.
Cela ne signifie pas que tous les droitistes sont identiques ou que tous les gauchistes vivent vraiment selon des normes universelles élevées. La réalité est toujours plus complexe que tout schéma. Parmi les droitistes, il y a des gens pour qui les restrictions morales et la dignité humaine des autres sont importantes. Parmi les gauchistes, il y a suffisamment de cynisme, d’arrogance et de doubles standards. Mais la différence générale de priorités existe néanmoins, et c’est elle qui explique beaucoup de choses dans l’Israël d’aujourd’hui.
Le débat entre la gauche et la droite ici se révèle de plus en plus être un débat non pas sur la meilleure façon de gouverner le pays, mais sur ce qui rend une personne morale.
Pour un côté, il est moral d’être pour les siens, même lorsque cela nécessite de fermer les yeux sur des questions inconfortables. Pour l’autre, il est moral de poser ces questions même lorsque cela vous rend étranger parmi les vôtres.
Et tant qu’Israël reste une société vivant sous la pression de la guerre, de la mémoire, du traumatisme et de la peur constante, ce conflit ne disparaîtra pas. Parce qu’il ne concerne pas seulement les élections, pas seulement Netanyahou, pas seulement la réforme judiciaire ou la guerre à Gaza. Il concerne le fondement même du contrat social : la nation est-elle construite sur une justice commune ou sur une fidélité commune.
La réponse à cette question détermine non seulement le langage de la polémique politique. Elle détermine aussi comment Israël veut se voir dans l’avenir — un État qui sait protéger les siens sans renoncer aux restrictions morales, ou une société où l’idée même de justice semblera de plus en plus être une faiblesse.